Empereurs des ténèbres – Ignacio del Valle

Par Raymond Pédoussaut

Date de publication originale : 2006 (El Tiempo de los emperadores extraños)
Date de publication française : 2010 (Libella) et 2012 (Libretto)
Genres : Enquête – Historique – Roman noir
Personnage principal : Arturo Andrade, Enquêteur et soldat espagnol

Hiver 1943, près de Lénigrad. Les soldats de la division espagnole Azul découvrent un spectacle onirique : des têtes de chevaux prises dans la glace, émergeant de la surface de la rivière Slavianka. A côté de la tête d’un cheval, le buste d’un homme statufié par le gel. En y regardant de plus près on s’aperçoit que l’homme a été égorgé et qu’une inscription a été gravée sur l’une de ses clavicules : « Prends garde, Dieu te regarde ». Arturo Andrade est désigné par ses supérieurs pour mener l’enquête. C’est un ex-officier au passé militaire obscur qui a été rétrogradé en simple soldat. Un deuxième puis un troisième meurtre vont être commis. A chaque fois le rituel de mort est celui que les francs-maçons réservent à ceux des leurs qui trahissent leur cause. Et toujours une phrase énigmatique gravée sur le corps du défunt « Prends garde, il te regarde ».

L’action de ce livre se déroule dans un contexte historique bien particulier, celui de la division Azul, sur le front germano-russe. La division Azul est le nom donné au corps de volontaires espagnols, désireux de continuer leur croisade contre le communisme. Ils ont été intégrés à l’armée allemande à partir de juillet 1941. Elle dut son nom à la forte proportion de phalangistes dans ses rangs, les chemises bleues (azul en espagnol = bleu). Le cadre de l’action est la plaine couverte de neige et glacée des environs de Léningrad. La canonnade du front constitue le fond sonore et l’imminence d’un assaut des troupes russes installe une tension de tous les instants. Ce contexte et ce cadre donnent une ambiance particulière. Ce qui intéresse l’auteur c’est autant de développer comment vivent les soldats que l’enquête elle-même, bien qu’elle ne soit pas négligée. Del Valle en profite pour nous faire découvrir les luttes intestines opposant les phalangistes et les franquistes et les influences politiques présentes au sein la division.

Les personnages sont des êtres tourmentés : l’enquêteur Arturo a un passé trouble et il est fasciné par une belle SS. D’autres sont marqués à jamais par des évènements dramatiques, ils mettent jeu leur vie à la violeta, genre de roulette russe à l’envers où l’on part d’une balle dans le barillet puis on ajoute une balle à chaque tour. Il fait aussi un portrait glacial des SS allemands complètement déshumanisés, les yeux morts : des machines à tuer sans haine et sans raison.

Le rythme du récit est lent. L’enquête est minutieuse et avance à petits pas. Le livre est très bien écrit et traduit (par Elena Zayas). L’écriture, facile et riche, rend bien la rudesse des conditions de vie, la complexité et la noirceur des personnages. Des phrases très imagées et percutantes aussi : « Kehren sourit, laissant rayonner son egolâtrie comme un immense poêle ».

Ce livre est un roman noir historique, captivant par tous les détails historiques, ses personnages tourmentés et l’ambiance crépusculaire.

Extrait :
Dans la bulle de temps qui se forma, Arturo les observa tous, Kehren, Hilde, les SS : l’indolence de leurs regards, qu’il avait déjà remarquée chez l’Einsatzgruppe, donnait l’impression que leur cerveau était toujours en retard sur leurs mains. Et il comprit que c’étaient eux, les nouveaux empereurs. Étranges pour eux-mêmes et pour le monde, n’ayant aucune notion du passé ou de l’avenir; des enfants égoïstes et solitaires jouant sous le ciel infiniment pur de la cruauté, tuant sans haine, sans raison, inaugurant ainsi pour le monde une époque implacable.

 

Ma note : (4 / 5)

 

 

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4 réponses à Empereurs des ténèbres – Ignacio del Valle

  1. Ys dit :

    je suis bien désolée d’être passé à côté de ce livre. C’était pourtant bien parti car la première scène, ces chevaux et ce mort égorgé dans la glace, est superbe. Et puis non, décidément, c’est bien trop lent, l’enquête se perd et l’écriture seule n’a pas su emporter ma conviction.

  2. ingannmic dit :

    Au vu de cette critique élogieuse, je suppose que tu as l’intention de lire la « suite » (ou du moins le récit qui nous permet de retrouver Arturo Andrade), Les démons de Berlin ?
    Malgré le petit bémol que j’ai émis suite à cette lecture, c’est prévu pour moi, en tous cas…

    • Ray dit :

      Je ne suis pas certain que l’ambiance qui m’a conquis dans ce livre se retrouve dans le suivant, comme il n’est pas évident que j’ai envie de retrouver ce genre d’atmosphère. Donc je verrai au moment, quand j’aurai le livre dans les mains, si je sens le courant passer … 😉

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