Je me souviens – Martin Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Les Éditions Goélette)
Genres : procédure policière, thriller
Personnage principal : sergent détective Victor Lessard au SPVM (Service de police de la ville de Montréal)

L’an passé, mon collègue Raymond avait attiré mon attention sur cet auteur québécois relativement jeune (à peine 40 ans), qui venait de publier son premier roman, Les Âmes traquées, titre français correspondant au titre québécois Il ne faut pas parler dans l’ascenseur. Son compte rendu avait été plutôt favorable (4/5). Je me souviens est le troisième roman de Michaud; je n’ai pas trouvé le deuxième, La Chorale du diable, qui s’est mérité le Prix Saint-Pacôme 2011 et l’Arthur Ellis 2012. Disons-le d’emblée : dans le genre, c’est un des meilleurs polars que j’ai lus depuis longtemps. Pas un roman historico-littéraire dans le style de PD James ou de Lenormand. Plutôt, un thriller aux envolées imaginatives ancrées dans le réel, des rebondissements et des intrigues croisées comme chez Jo Nesbo, et surtout une composition astucieuse où des problèmes, semés çà et là tout au long du récit, finissent par s’éclaircir de façon satisfaisante. Un seul exemple : de temps en temps, une page énigmatique commente le référendum de 1980, s’interroge sur sa propre identité, s’attriste de la déception de René Lévesque après la nuit des longs couteaux, n’apprécie pas que Parizeau ait blâmé l’argent et les ethnies… Certains lecteurs n’ont pas vu le rapport et ont cru que c’était l’auteur qui intervenait à titre personnel. Alors que, au contraire, si on sait déchiffrer les indices disséminés par l’auteur, ces pages sont liées intimement à un personnage essentiel du récit et au titre du roman, dans la mesure où notre identité personnelle et collective se fonde sur notre mémoire. Supprimons la mémoire d’un individu ou d’un peuple, il ne sait plus ce qu’il est.

L’action se passe à l’époque de Noël et l’hiver a frappé fort et tôt cette année (2011-2012). A quelques jours de distance, une psychiatre retraitée et un avocat âgé sont retrouvés torturés et tués par un instrument de torture populaire au Moyen Age. Puis, un sans-abri apparemment alcoolique et malade mental se jette en bas d’un édifice de la Place d’Armes et on retrouve chez lui les portefeuilles des deux victimes précédentes, ce qui est bizarre parce qu’on ne voit pas comment ce sombre individu mal foutu aurait pu élaborer des meurtres si sophistiqués. Un peu plus tard, un autre avocat de la même firme disparaît et un psychiatre de Louis-Hippolyte Lafontaine manque à l’appel.

Bref, les festivités de Noël sont compromises pour le sergent-détective Lessard, sa coéquipière Jacinthe Taillon, efficace quand il n’est pas question de diplomatie, le jeune Loïc un peu gaffeur mais prometteur et Gilles Lemaire, travailleur acharné et, d’ailleurs, père de 7 enfants! Compromises aussi pour leur chef, Paul Delaney, dont la femme risque de mourir d’un cancer. Les meurtres se succèdent et bien des pistes doivent être couvertes, qui finissent par mener nos enquêteurs à des recherches subventionnées à Montréal par la CIA dans les années 60, entre autres sur les effets du LSD, et à une super magouille orchestrée au Québec par des citoyens assez riches pour être au-dessus de tout soupçon. Et se pourrait-il que le suicidé André Lortie ait été mêlé à la mort du ministre Laporte et du Président Kennedy?

L’auteur a le sens du jeu : il s’amuse avec le lecteur, lui offre des indices entre deux fausses pistes, lui tire la pipe en faisant exprès de laisser parfois en suspens un dévoilement inachevé. Et, quand on croyait toucher au but, il ouvre une nouvelle porte, et tout est remis en question. Et ça tombe bien parce que Lessard se lance dans cette galère comme s’il s’agissait d’une immense partie d’échecs. Chaque indice est une nouvelle position qui doit être traitée comme telle, le morceau d’un puzzle à trois dimensions. Le lecteur devient lui-même captif de ces engrenages : plus question de laver le plancher, d’aller au cinéma, de faire un bridge et même de dormir : il faut en finir avec tous ces embrouillaminis dont l’élucidation devrait enfin pouvoir nous apporter la paix de l’esprit. Il y a du Nesbo là-dedans avec un grain de Senécal et de JJ Pelletier.

Dans son commentaire des Âmes traquées, Ray Pédoussaut trouvait Lessard un peu trop près des flics américains. Cet aspect a été corrigé : Lessard n’est plus alcoolique (mais il lutte fort), se sent encore un peu coupable de ne pas s’occuper suffisamment de ses ados, mais fréquente davantage son gars et sa fille, et n’a plus trop de problèmes avec la hiérarchie, son patron étant devenu pratiquement un ami, qui n’hésite pas à le couvrir à l’occasion.

Personnages crédibles, sens du mystère, rythme haletant (beaucoup de chapitres courts), plusieurs beaux meurtres, capacité de jouer avec le lecteur, rebondissements opportuns, mise en valeur de la camaraderie, élucidations rationnelles, langage et décor très montréalais (la neige fait pratiquement partie des personnages, surtout quand c’est Jacinthe qui conduit la Ford Crown Victoria); et j’en passe parce qu’on pourrait croire que j’ai un parti pris. Si j’ajoute, pour finir, que le sergent-détective Victor Lessard demeure à quelques minutes de chez moi, vous comprendrez à quel point j’ai reçu un véritable coup au cœur.

Ma note :  4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Coup de cœur  

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