La vie comme avec toi – Geneviève Lefebvre

Par Michel Dufour

laviecommeavectoiDate de publication originale : 2012 (Expression noire)
Genres : Enquête, thriller psychologique Lefebvre
Personnages principaux : Antoine Gravel (écrivain), Martin Desmarais (policier à la retraite)

 Ce deuxième roman de Geneviève Lefebvre a été bien accueilli par les critiques. Scénariste, traductrice, chroniqueuse et romancière, Geneviève Lefebvre a  le goût et un talent certain pour l’écriture. Ce qui m’a surtout frappé, c’est le plaisir qu’elle a à décrire les relations psychologiques interpersonnelles et à démêler leurs imbroglios.

Le scénariste à la pige Antoine Gravel vit plus ou moins en ménage avec Lucie et sa fille Laurie, qu’il a accueillies chez lui et qui prennent plus de place que Tony, son cochon mélomane. La période d’accommodation n’est pas facile et son ami, le policier à la retraite Martin Desmarais, lui offre l’occasion de prendre une pause : il vient d’apprendre qu’une ancienne maîtresse d’occasion a été éventrée à l’autre bout du pays dans l’Ile d’Esperanza au large de Vancouver, et qu’elle lui a laissé un fils de 14 ans dont il ne soupçonnait pas l’existence. Antoine propose à Martin de l’accompagner, sous prétexte de l’aider à se débrouiller avec la langue anglaise.

Arrivés sur les lieux, les deux Québécois cherchent à en apprendre davantage sur la mort d’Angie. Pour sa part, Martin ignore comment se comporter avec celui qui passe pour être son fils, Jacob. Cet aspect est peut-être le plus important des deux, et c’est pour ça que j’ai insisté sur thriller psychologique : un thriller a toujours des effets psychologiques puisqu’il joue avec nos nerfs; mais ici, c’est moins la recherche du meurtrier d’Angie qui nous titille que le fait de savoir comment s’articuleront les rapports entre un vieux flic malcommode qui s’est toujours cru célibataire et sans enfant, et un ado mal foutu à qui on a répété ad nauseam que son père était un violeur qui avait foutu le camp. Et puis, est-il possible que ce soit lui qui ait tué sa mère si haïssable, sans parler des jeunes Amérindiennes qui disparaissent sans laisser de traces? Le millionnaire et hautain Philippe de Beaumont, qui veut tout acheter pour prouver qu’il peut tout se payer, aurait-il quelque chose à voir là-dedans?

La police officielle semble avoir clos l’enquête sur la mort d’Angie, et prête peu d’attention aux Amérindiennes disparues. Martin se demande s’il va ramener Jacob (son fils) à Montréal. Antoine fouine davantage pour aider Jacob et Martin à se comprendre. De fait, même si Antoine a les bleus et s’ennuie vraiment de Lucie et de Laurie, et même si Martin semble finir par se faire à l’idée qu’il a un fils, la situation illustre moins deux hommes qui apprennent à devenir pères que deux hommes qui, sans grande effusion sentimentale, développent une forte amitié et manifestent une solidarité silencieuse. L’émotion, c’est surtout de ce côté-là qu’elle m’est venue.

Puis, en quelques pages, tout se dévoile : le sens de la mort d’Angie, le sort des jeunes Amérindiennes, le destin de Martin et l’engagement d’Antoine. Le dénouement ne dépend pas du travail policier. Plutôt d’une sorte de confidence établie dans un climat de confiance. Suivie d’un hasard plausible. Et d’une élégante sortie.

Malgré son titre faussement poétique et l’écriture parfois maniérée (très tolérable, pour ma part, mais certains y ont vu un chef-d’œuvre littéraire, ce qui m’agace un peu), sauf quand ce sont les personnages qui parlent (dialogues réussis) ou Antoine qui décrit les choses (clairement et simplement), ce roman contient des qualités que bien des auteurs de romans aimeraient posséder : la capacité de tenir ensemble plusieurs parcours, le sens du dialogue et une certaine subtilité psychologique qui se traduit dans les gestes des personnages plutôt que dans des introspections qui n’en finissent plus ou dans des cours élémentaires de psychologie pour les nuls.

C’est un roman dans lequel on entre lentement mais qui finit par devenir attachant parce que, entre autres, la force des personnages secondaires fait qu’on y croit : la peintre Megan Tanake, le couple John et Denis qui tiennent le French bed and English breafast, Lars le garagiste maritime suédois, Edna the Witch… On dirait que l’auteure a créé quelques personnages pour accompagner Martin et Antoine et qu’elle a laissé ces personnages fabriquer l’histoire. Enfin, pour un amateur de polars, les dimensions énigme, enquête policière, trompe-l’œil, rebondissement, sont peu développées. Par contre, le contexte sociologique (la communauté anglophone de l’Ile d’Esperanza), la finesse psychologique et la progression dramatique rendent cette histoire bien captivante.

Extrait :
Au poste de police chargé de l’enquête sur la mort d’Angie, c’est Kafka au pays des grands arbres. Le constable qui nous reçoit ne comprend rien à la situation, que lui explique pourtant patiemment Desmarais.
Angie n’est pas son ex-femme, seulement la mère de Jacob.
– Et vous êtes le père du garçon?
Il dit « the boy ». La pertinence de l’anglais pour désigner tout ce qu’est Jacob: une adolescence boostée à la testostérone qui tient en trois lettres, “the boy”. Malgré toute la richesse du français, je ne vois aucune équivalence à l’évocation brute de l’anglais.
– Oui.
– Mais il ne porte pas votre nom.
– Not yet.
– Et vous dites que vous êtes arrivé quand.
– Avant-hier.
Le constable plisse les yeux.
– Ça vous a pris du temps.
Desmarais me consulte du regard. Qu’est-ce qu’il veut dire, cet enfoiré, par « du temps »?
 

Ma note : (3,5 / 5)  laviecommeavectoi-amb

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