Plaintes – Ian Rankin

Par Michel Dufour

plaintesDate de publication originale : 2009 (The Complaints, Orion)
Date de publication française : 2012 (Le Masque) Rankin
Genre : Enquête policière
Personnages principaux : Malcolm Fox, inspecteur aux Affaires Internes (Édimbourg)
Site de l’auteur
(en anglais) : Ian Rankin

Né en 1960, l’Écossais Ian Rankin s’est surtout fait connaître par sa série des Inspecteur Rebus (une vingtaine) commencée en 1987 et interrompue en 2007 (Exit Music). Parmi les policiers européens, Rebus est probablement le plus américain : tête forte, quasi alcoolique, solitaire, déprimé, fonceur, gaffeur (Rankin dit qu’on l’aime surtout à cause de ses imperfections) et, même si c’est loin d’être toujours apparent, un cœur plus gros que la tête. En 2007, dans la soixantaine, Rebus prend sa retraite. Rankin crée alors un nouvel inspecteur, Malcolm Fox, vingt ans plus jeune, surnommé Foxy (fox=renard), comparé plutôt à un ours par ses collègues, tenace et redoutable. Peu d’amis, pourtant, parce que les policiers qui travaillent aux Affaires internes enquêtent sur des policiers soupçonnés de malversations et de corruption. Fox vient justement de coincer un inspecteur respecté par plusieurs à cause de son efficacité, Glen Heaton.

Le sentiment de continuité avec les Rebus vient du fait qu’on se retrouve à Édimbourg, même si le visage de cette capitale change un peu à cause de la crise économique qui malmène les chantiers de construction et les investisseurs, ralentit les travaux de voirie (la circulation automobile est épouvantable), et favorise l’augmentation de la criminalité. Mais Fox incarne un personnage plus reposant, s’est mis à boire quand il s’est séparé de sa femme après un an de mariage, mais ne touche plus à l’alcool depuis cinq ans, ce qui ne l’empêche pas de fréquenter les bars avec ses collègues pour y boire son jus de tomate. Sans être très liant, il s’occupe de son vieux père placé dans une maison pour aînés, fréquente sa sœur Jude dont il hait le conjoint qui semble la battre, et s’entend bien avec son patron immédiat au bureau, Bob McEwan. Moins provocateur que Rebus, il a hérité de son honnêteté et de son acharnement. Si les ordres lui semblent absurdes ou incohérents, cependant, il suit plutôt son idée et n’essaye pas trop de le cacher.

On dirait d’abord qu’on a affaire à un drame familial : la sœur de Fox s’est fait casser un bras par son petit ami, à qui Malcolm aimerait bien dire deux mots. Or, Vince Faulkner ne revient pas chez lui cette nuit-là; on retrouve son cadavre le lendemain : battu à mort. C’est l’inspecteur Jamie Breck, chargé de l’enquête, qui informe Fox; or, on vient justement de confier à Fox la tâche de fouiller la vie de Breck, soupçonné de louer sur le net des sites de pédophilie. Le supérieur de Breck, l’inspecteur-chef ‘Bad’ Billy Giles, est un ami de Glen Heaton, et profite de sa position pour faire la vie dure à Fox et à sa sœur : les deux auraient eu intérêt à se débarrasser de Faulkner. Raison de plus pour que Fox se colle à Breck pour participer à l’enquête, même si ça lui est explicitement interdit.

Le soir de sa disparition, Faulkner serait allé au Casino Oliver. Et Charlie Brogan (l’époux endetté de la jolie Joanna Broughton, propriétaire du casino), qui connaissait Faulkner, disparaît à son tour de son bateau, sur lequel on ne retrouve que ses sandales et son portable. Le rancunier Giles et le colérique directeur adjoint de la police du comté, Adam Traynor, suspendent Fox et Breck pour conflits d’intérêt et désobéissance. Mais l’enquête officielle piétine. Breck et Fox ont l’impression qu’on veut souiller leur réputation et ruiner leur carrière. La seule façon de s’en sortir est d’élucider le meurtre de Faulkner et la disparition de Brogan. Ce qui les entraînera dans les bas-fonds d’Édimbourg, et les relations entre la pègre écossaise, les transactions immobilières douteuses et le rôle suspect du conseil municipal. Type de criminalité de plus en plus répandue dans les grandes villes et de plus en plus exploitée dans les polars actuels.

C’est un roman dans lequel on entre rapidement. La situation de départ est originale : Fox, sans être spontanément attachant, est respectable; son père est âgé mais n’est pas Alzheimer; sa sœur n’est pas subjuguée par son grand frère. L’intrigue se développe rapidement et gagne en complexité. Je recommande au lecteur de construire quelques schémas, s’il prend plus de trois jours pour lire cette moyenne brique de presque 500 pages. Parfois, on a l’impression que ça part dans toutes les directions, mais j’ai fini par avoir l’impression que tout se tenait. Mais ce n’est pas évident : les principaux personnages sont bien campés, mais il y en a trop. Les relations entre les différents paliers d’une gestion municipale sont sans doute réalistes mais d’une complexité qui risque d’être harassante pour plusieurs, surtout si on les aborde seulement de l’extérieur (on doit se contenter d’imaginer la circulation de l’argent, les pressions de l’homme de l’organisation sur le conseil municipal, les promesses de blanchiment d’argent et de profit des investisseurs). L’action est aussi ralentie par des répétitions structurales : interrogatoires récurrents de Fox et Breck par différentes instances; rendez-vous au Minter’s, un bar relax, pour décompresser ou parler librement; visites du casino Oliver; intimité de Fox avec ses mets chinois, la station de radio Birdsong (Chant d’oiseaux, qui diffuse effectivement des chants d’oiseaux), la chaîne de télé Freeview (en France, la TNT), sa bouteille d’Appletiser… En soi, tout cela est bien correct et donne une certaine épaisseur aux personnages. Mais, pour moi, le rythme a été brisé et j’aurais préféré qu’on coupe une centaine de pages. Un roman de 500 pages, c’est plus facile à écrire qu’à lire. J’ai un peu la nostalgie des livres de poche à 250 pages.

Cela dit, il reste que c’est un Rankin. Les lecteurs se sont tellement ennuyés de Rebus que, après un autre Malcolm Fox (The Impossible Death), Rankin le tirera de sa retraite et le lancera dans une enquête où il se heurtera à Malcolm : Standing in Another Man’s Grave (2012).

Extrait :
Au moment où Fox allait se détourner pour regagner sa voiture, un coup violent déflagra entre ses épaules et le projeta sur le trottoir, face contre terre. Il eut le temps de tourner un peu la tête pour éviter que son nez reçoive tout le choc. Un poids l’écrasait : quelqu’un s’était agenouillé sur son dos, lui coupant le souffle. Hébété, Fox tenta de se dégager, mais un pied appuyait contre son menton. Une chaussure noire qui n’avait rien d’original ou de marquant. Elle lui compressait la tête, et il se sentit tomber en vrille dans le néant…

 

Ma note : (4 / 5)plaintes-amb

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2 réponses à Plaintes – Ian Rankin

  1. voilà un des rares auteurs, connus, dont je n’ai jamais réussi à pénétrer l’univers et à aller au bout d’un de ses romans. j’ai tenté deux fois l’expérience il y a fort longtemps ( j’ai oublié les titres) au point que j’ai donné tous les romans que j’avais achetés de lui et que je n’avais pas encore lus. Une bonne quinzaine d’années étant passées, peut être je devrai essayer une dernière fois ! jamais deux sans trois, qui sait peut être que cette fois ! AMitiés

  2. michel dufour dit :

    Rankin aussi s’est fatigué de son inspecteur Rébus et a voulu le faire mourir, même s’il vient de le ressusciter. C’est un auteur qui écrit beaucoup, du bon (Rébus et le loup-garou de Londres; Le Jardin des pendus) et du moins bon (Fleshmarket Close…). Moins déprimant qu’Erlendur, mais remarquable ni par son intelligence, ni par son imagination, n par sa sensibilité; seulement son acharnement: un pitt bull. La série a donc ses limites. Plaintes n’est peut-être pas le meilleur roman pour reprendre le contact; peut-être attendre la traduction de Standing in Another Man’s Grave (2012).
    A la prochaine.

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