Le cimetière des hirondelles – Mallock

Par Raymond Pédoussaut

lecimetieredeshirondellesDate de publication originale : 2013 (Fleuve Noir) mallock
Genres : Enquête, fantastique
Personnage principal : Mallock commissaire de police

Manuel Gemoni était un jeune homme, modèle d’équilibre et de modération. Il était en plein bonheur familial avec son épouse et leur petite fille. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans sa tête pour qu’il abandonne tout et qu’il parte, sur le champ et sans un mot, en destination de Saint-Domingue, après avoir visionné une cassette vidéo ? Son but : assassiner une personne aperçue sur le film enregistré sur la cassette. Après quelques jours difficiles passés sur l’île de Saint-Domingue, il finit par réussir son coup : il trucide un vieillard très connu là-bas, affublé d’une triste réputation. Il en éprouve une grande sensation de libération et de félicité. Depuis son meurtre il est euphorique bien qu’il soit gravement blessé. Pour toute explication à son geste il affirme : «Je l’ai tué parce qu’il m’avait tué». Il se trouve que Manuel est le frère de Julie, un des lieutenants du célèbre commissaire Mallock, l’as de la police française. Mallock sous ses airs bourrus a un grand cœur, il décide d’aider Julie et son frère. Il part pour Saint-Domingue avec l’intention de rapatrier le jeune homme pour le soustraire aux représailles des hommes de main de la victime. Après des tractations auprès des autorités de l’île, il parvient à ramener Manuel en France où l’enquête sur cet homicide bien étonnant ne fait que commencer. Mallock mobilise son équipe pour des investigations qui vont l’amener à examiner des évènements qui se sont déroulés en France, dans la forêt de Biellanie, en mai 1944. L’enquête va se diriger vers une hypothèse assez surprenante qui serait aussi une première scientifique si elle était vérifiée.

L’intrigue, assez astucieuse, nous amène vers le domaine du fantastique sans toutefois aller au bout de cette démarche. Le retournement final, assez bien mené, nous ramène au réel. Je n’en dirai pas plus pour ne rien dévoiler. Cependant j’ai regretté que les avancées de l’enquête soient toujours dues à des flashes, des fulgurances de Mallock plutôt qu’au travail d’enquêteur ou à la réflexion et l’intelligence. Et en plus le super flic Mallock a tout de l’alcoolique qui s’envoie de sacrés gorgeons de whisky pour stimuler ses visions. Quand il ne carbure pas au whisky, il se shoote à l’opium ou à potion refilée par une sorcière de Saint-Domingue, l’ayahuasca d’Oga (ne me demandez pas ce que c’est). Ainsi Mallock «voie» et la solution lui apparaît évidente. C’est les bienfaits de la défonce, mais pas à la façon junky, à la mode milieu artistique branché : le coup de fouet à l’imagination. C’est quand même plus classe ! Là, on sent très bien que le Mallock personnage de roman est le même que le Mallock auteur qui est aussi peintre, photographe, designer, directeur artistique, compositeur et écrivain. Pour exercer à la fois tous ces métiers, il faut avoir une imagination fertile et les produits qui permettent de la doper. Mais il y a des usages répandus dans le monde artistique qu’on espère ne pas retrouver dans la police.

L’assimilation de l’auteur à son personnage romanesque est évidente. Il y a une auto-admiration émerveillée pour ce personnage exceptionnel qu’est : Moi, ce héros ! On trouve souvent des phrases du genre «avec un Mallock, il faut toujours être prêt à tout». La modestie ne semble pas être la qualité dominante de Mallock.

S’il y a une chose réussie dans les domaines du fantastique et du merveilleux, c’est le mode de fonctionnement de la police française. Mallock est à la tête d’une structure de collaborateurs triés sur le volet, par lui bien sûr, appelée Fort Mallock (admirez au passage la modestie de l’appellation). Cette entité est à son entière disposition : il met qui il veut sur une enquête, le temps qu’il veut, sans rendre compte à personne. Il peut aussi embaucher une nouvelle collaboratrice, choisie par lui seul. Ce n’est pas merveilleux ça dans un service public par les temps qui courent ? Avec Mallock, la police a aussi adopté de nouvelles méthodes : elle drogue le suspect ou lui fait subir un traitement pour «libérer les méridiens et les chakras». C’est ça la police de demain !

Quand il trouve le temps de faire l’écrivain, Mallock (l’auteur) ne fait pas dans la demi-mesure concernant le style : «Le temps s’arrête, les secondes frottent leurs pattes noires les unes contre les autres». Ô mouche ! suspends ton vol. Ou «Chez ces merveilleux hominidés, rarissimes étaient les chagrins qui ne pouvaient être adoucis par une tasse de thé, un joli bouquet de fleurs ou l’achat d’un boléro rouge». Les femmes, ces ravissantes petites créatures si superficielles ! J’en connais qui vont apprécier ce portrait ! D’autres phrases tout aussi emphatiques parsèment le livre.

La lecture de ce roman n’a fait que confirmer mes hésitations pour le choix du livre : une belle couverture, un titre poétique mais un auteur qui se donne pompeusement le même pseudo que son héros et aussi l’impression désagréable que c’est un touche-à-tout, écrivain à ses heurs perdues. Tout n’est pas à jeter, d’autres chroniqueurs (ou chroniqueuses) que je respecte ont beaucoup aimé cette histoire. Pour ma part j’ai trouvé trop d’éléments irritants pour que je puisse l’apprécier complètement. Je pense qu’un peu plus de modestie, de simplicité et de rigueur aurait rendu l’ensemble plus digeste.

Extrait :
Grâce à cette potion, Mallock avait pu entrapercevoir le puits, les hirondelles, les chiens. Il avait entendu la musique et senti les odeurs de chair. Des dizaines de détails qui étaient ensuite réapparus, ça et là, dans le récit démentiel de Manuel Gemoni.
S’il ne pouvait transférer son… don à Manu, il pouvait en revanche lui administrer la fameuse drogue divinatoire. Car c’était bien une concentration d’ayahuasca que contenait la petite fiole en ambre donnée par la vieille chaman. La Niyashiika l’avait appelée liane « des » morts et avait fait référence « aux » vies.

Preuve ultime que les délires de Manuel Gemoni n’en étaient pas, entre les mains de Mallock, entre son pouce et son index, un pendentif en forme de cœur, entrouvert sur deux portraits jaunis, jouait la troisième Gnossienne d’Erik Satie !

 Erik Satie-3ème Gnossienne

Ma note : (3 / 5) lecimetieredeshirondelles-amb

 


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10 réponses à Le cimetière des hirondelles – Mallock

  1. Fabe dit :

    Ah moi il m’a fait m’évader Le Mallock, pourtant je suis une anti-fan !
    Cette autosatisfaction, ce culte du « soi » ne m’a pas dérangée du tout, ce n’est pas un roman noir ni un polar ni un thriller ; je dirais que c’est un policier tout court.
    Et je relirais bien Mallock 😉

  2. Ray dit :

    Un policier assez spécial quand même, assez loin de la réalité. Je me suis pas allergique au fantastique quand il est bien mis en scène, comme c’est les cas chez Glenn Cooper ou John Connoly par exemple. Mallock, lui, n’ose pas aller au bout de sa démarche et puis son narcissisme est exaspérant (pour moi). Tu as bien compris que Mallock c’est terminé pour moi.

  3. Hello,
    C’est vrai que c’est un peu étrange un auteur qui se met en scène… je ne l’ai pas encore acheté, il était sur ma liste des cadeaux d’anniv et ce sera la surprise ou pas…

    Ta chronique m’en apprend un peu plus, en tout cas.

    • Ray dit :

      Tu as compris que je n’ai pas été emballé par ce bouquin ni par son auteur, mais Fabe et Marnie ont aimé. Alors s’il fait partie du cadeau d’anniversaire, tu pourras te faire ta propre opinion.

  4. Olivier dit :

    J’avais aussi relevé le côté mégalo de Mallock mais je ne l’avais pas analysé aussi bien que vous. Je n’avais pas non plus remarqué à ce point son côté toxico, mais comme vous le dites aussi clairement, je ne peux qu’approuver. Félicitations pour votre analyse sans concession de ce livre assez moyen à mon avis.

  5. Ray dit :

    Cela fait toujours plaisir que notre chronique soit appréciée, d’autant plus que dans le cas présent les avis sont partagés sur la qualité de ce livre.
    Je vous remercie pour votre commentaire.

  6. Valérie dit :

    Voila une critique qui contraste avec tous les louanges que l’on peut lire sur d’autres sites. L’article est argumenté et j’ai bien aimé le ton ironique et moqueur. De temps en temps ça fait du bien de trouver des critiques qui ne caressent pas dans le sens du poil. J’ai bien rigolé!

    • Ray dit :

      Merci pour votre commentaire.
      C’est plus difficile d’être critique que de décerner des compliments, il faut être précis et rigoureux pour être crédible. C’est ce que j’ai essayé de faire dans cette chronique. Heureux que vous l’ayez appréciée.

  7. Joyeux-Drille dit :

    Pas de remarque particulière sur le ressenti, chacun ses goûts 😉

    En revanche, juste une question, ami blogueur, qui pourrait se poser aussi aux autres intervenants… Connaissez-vous Frédéric Dard ? Un écrivain qui signait ses romans du nom de son personnage principal, commissaire de police… San Antonio… Se pourrait-il qu’en fait de mégalomanie galopante, nous n’ayons là qu’un simple hommage ?

    • Ray dit :

      Je ne crois : pas Frédéric Dard ne s’est jamais pris pour San Antonio. Il a fini pas signer ses livres « San Antonio » quand le personnage de ses romans est devenu plus connu que l’auteur lui-même. Alors que Mallock a signé d’entrée avec le même pseudo que son héro. Plus que l’auteur et le héro soient confondus dans un même nom, c’est le narcissisme qu’il m’a semblé percevoir chez Mallock, qui m’a déplu. Mais rassurez-vous je suis un des rares chroniqueurs à l’avoir ressenti ainsi. Comme vous dites : Chacun ses goûts.

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