Les monstres du paradis – Bruno Jobin

Par Michel Dufour

lesmonstresduparadisDate de publication originale : 2013 (Vents d’Ouest) Jobin-B
Genres : Enquête, fantastique
Personnages principaux : Igor Pétrus, policier peu conventionnel

Cet été, j’ai rendu compte du sixième roman de Bruno Jobin, Brooklyn Express, que j’avais bien aimé pour la sobriété du récit et la clarté de l’écriture. J’avais promis d’y revenir; j’y reviens. Et je me retrouve avec un tout autre Jobin, surprenant, désarçonnant, immergé dans une mise en abyme qui me donne le tournis.

D’une part, ça pourrait ressembler à une histoire simple. Un certain Georges Huguenot engage le policier Igor Pétrus pour enquêter sur la disparition de l’écrivain Konrad Zollern. Pétrus, déjà troublé par une vague de suicides qui se sont produits à son hôtel, le Nevada, se méfie de Huguenot qui ne paraît pas jouer franc jeu et lui dissimule une bonne partie des faits. Par ailleurs, il doit aussi retrouver le dernier roman de Zollern, Le Troisième acte, dont il ne reste aucune trace même aux Archives nationales. La maison d’édition est également disparue. Pétrus va donc reconstituer l’itinéraire de Zollern depuis la dernière fois qu’on l’a vu, refaire même son voyage jusqu’aux États-Unis, s’apercevoir que la disparition de l’écrivain et de son livre est liée à une complot d’envergure nationale, et sentir que sa vie est menacée.

Ce qui complique un peu les choses, d’autre part, c’est que Pétrus est un personnage de roman, créé par Zollern, et que le Nevada abrite en réalité (si je puis dire) des personnages de romans. Ces personnages, en principe, restent au Nevada, mais il y a moyen, parfois, de les faire sortir, comme Huguenot le fait avec Pétrus, et comme des hommes en gris le font aussi avec d’autres. Qui sont d’ailleurs ces hommes en gris? Et pourquoi provoquent-ils ces sorties, souvent suivies d’un suicide dans la cour intérieure du bâtiment? De plus, certains personnages semblent être devenus de vraies personnes, comme Pétrus le constate dans son enquête; il souhaite d’ailleurs le devenir en se sauvant dans le réel. C’est  ce qu’il s’efforce de faire, une fois qu’il en a appris davantage sur l’ASS (Agence des services spéciaux), cette organisation secrète et puissante, représentante de la loi et l’ordre, qui a estimé avoir une bonne raison de  faire disparaître le dernier roman de Zollern et tous ceux qui ont pu en entendre parler. Pétrus s’efforce de sauver ses compatriotes du Nevada puis, plus tard, installé à Ottawa, met sur pied un bureau spécialisé dans les disparitions; et c’est par une longue lettre confiée à l’écrivain américain Daniel Hammerli (ainsi qu’une copie du manuscrit du Troisième acte) que nous apprenons une partie du dénouement. Avant qu’un ultime rebondissement achève de nous déconcerter.

Jobin joue vraiment le jeu de ce va-et vient entre le réel et l’imaginaire : les principaux personnages du Nevada sont empruntés à ses romans antérieurs. Alors que l’auteur américain Daniel Hammerli représente, en réalité, Paul Auster, grande inspiration de Jobin, qui a toutefois renoncé à utiliser son nom véritable, parce que  « Nul ne souhaite faire partie d’une fiction, encore moins si cette fiction est réelle », et, sans doute également, parce que le rôle qui lui est confié est plutôt ambigu.

D’aucuns soulèveront sûrement la question de savoir si ce roman est vraiment un polar?  On ne se donnerait sans doute pas le ridicule de prétendre qu’il suffit qu’une partie d’une œuvre se passe en 2016 pour la qualifier de science-fiction. Dans ce cas-ci, toutefois, même si ça se passe aujourd’hui, on a constamment un pied dans l’imaginaire et un autre dans le réel. Plus exactement, on a les pieds dans deux imaginaires de niveaux différents. Et c’est certain que Jobin s’amuse, en passant, à nous faire réfléchir sur les rapports entre le réel et l’imaginaire : nos actes sont souvent plus engendrés par notre imagination que par notre perception. Ou encore : notre perception est contaminée par notre imagination. Ce qu’on appelle réalité est la plupart du temps un genre d’être hybride.

Cela dit, le lecteur peut refuser de jouer le jeu et s’imaginer (eh oui!…) que Igor Pétrus est un policier à peine spécial, que le Nevada est une sorte d’enclos où sont gardés disponibles des hommes et femmes à tout faire, et que Bleck et Anna sont des complices ad hoc par opportunisme… On réduirait ainsi l’ambiguïté du double niveau et on s’apercevrait que les multiples éléments du récit sont rigoureusement et clairement enchevêtrés; mais, on perdrait aussi une partie du charme.

Pas facile à évaluer : bien écrit, bien imaginé, rigoureux et fantaisiste. D’un autre côté, ça pourrait ressembler à une sorte d’exercice. L’originalité de la forme me séduit. Plus un paquet d’inside jokes pour observateurs avisés : par exemple, Pétrus, Lagarde, Branaire : trois forces de l’ordre, trois grands crus. Ou alors un finale digne des grands westerns. Mais certains polarophiles purs et durs auront des réserves.

Extrait :
Lorsque le conducteur eut atteint la savane, le vent d’ouest qui soufflait une fraîcheur bienfaisante s’engouffra dans l’habitacle.

Tout en filant en direction nord sous un ciel où brillait sa bonne étoile, il évoqua avec nostalgie la fin typique des westerns à l’ancienne, lorsque le héros personnifié par John Wayne ou Gary Cooper quitte le village enfin apaisé, mais lourdement jonché de cadavres, et disparaît à l’horizon sur sa monture derrière le lent crépuscule du générique.

Après une année d’exil à travers le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, puis le Sénégal, le fugitif franchit la frontière de la Mauritanie au soleil levant.

Ma note : (3,5 / 5) lesmonstresduparadis-amb

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