Un petit boulot – Iain Levison

Par Raymond Pédoussaut

unpetitboulotDate de publication originale : 2002 (Since the Layoffs) levison
Date de publication française : 2004 (Éditions Liana Levi) – Réédité en 2013.
Genres : polar social, humour
Personnage principal : Jake Skowran, chômeur et tueur à gages

 Jake Skowran était chef de service du Chargement dans une usine de fabrication de pièces de tracteurs. Il était responsable et compétent. Puis l’usine a fermé. La petite ville du Wisconsin où était implantée l’usine bascule vers la misère et Jake et ses compagnons se retrouvent au chômage. Il perd d’un coup : son travail, sa petite amie, sa télévision, son aspirateur et le chauffage de son appartement. En plus il a des dettes envers un bookmaker local qui est aussi un chef mafieux qui contrôle tous les trafics du coin. Pour racheter sa dette, le bookmaker lui propose un petit boulot bien payé : tuer sa femme. Ainsi l’employé de l’usine se reconvertit en tueur à gages. Retrouver du travail permet à Jake de se sentir bien, pour la première fois depuis des mois. Il retrouve l’estime de lui-même, il se sent puissant. Sa reconversion se passe bien. Le bookmaker mafieux connaît plein de personnes à tuer. Il lui propose d’autres jobs avec des déplacements à New York et Miami. Cependant Jake n’envisage pas une longue carrière de tueur à gages. Son rêve à lui est d’acheter la boutique Gas’n’Go de station essence dans laquelle il travaille avec son copain Tommy. Mais là encore on vient lui pourrir la vie : il y a une inspection du magasin. Quelqu’un de la direction générale vient examiner la marchandise et contrôler les comptes. Le contrôleur est un type qui n’a pas de sentiments. Il aime se comporter comme un requin assoiffé d’argent pour une compagnie qui a la même mentalité que lui. Mais maintenant Jake a des solutions. Définitives.

Dans ce court roman, Iain Levison nous montre une Amérique désenchantée, avec ses villes sinistrées par la fermeture de leur unique usine et ses travailleurs dans la précarité engendrée par les licenciements financiers des groupes qui n’attachent aucune valeur au travail, où seules comptent les marges bénéficiaires les plus grandes possibles. Le personnage principal, Jake, est un travailleur sérieux et courageux qui a tout perdu sans y être pour quoi que ce soit. Il sombre dans la dépression jusqu’à ce qu’il retrouve un travail. N’importe quel travail. Alors il redevient lui-même : un homme décidé et compétent qui accomplit avec succès ce qu’il à faire. Le sujet est grave mais ne pensez pas que le ton du livre est misérabiliste. Au contraire un humour noir, une ironie mordante et un cynisme désenchanté font qu’il se dégage de cette histoire une bonne humeur assez tonique. On rit de bon cœur. Il y a des passages hilarants tel celui du sniper qui se retrouve équipé, non pas d’un fusil démontable avec silencieux et lunette de visée, mais avec un vieux tromblon de la guerre de 1914 muni d’une baïonnette. La force de l’auteur est d’arriver à montrer les dérives de la recherche à tout prix de la rentabilité financière appliquée au travail avec un humour caustique très efficace. La leçon de cette histoire, pas politiquement correcte, est qu’il n’est pas pire de détruire des vies avec une balle tirée dans la tête que de détruire des milliers de vies par des déplacements financiers et des restructurations. Jake ne serait jamais devenu un tueur si on ne lui avait pas pris son travail. Par le ton, l’humour et le cynisme ce polar évoque le formidable Le couperet de Donald Westlake. On peut aussi penser à Cadres noirs de Pierre Lemaitre. Plus récemment Petros Markaris, dans Liquidations à la grecque, brosse le portrait d’un vengeur qui propose les mêmes mesures radicales pour lutter contre la finance prédatrice. Les auteurs de polars auraient-ils la bonne solution pour rendre les manieurs d’argent non pas plus humains, mais sûrement un peu plus respectueux et sans doute beaucoup plus prudents dans leurs décisions concernant les travailleurs ?

La réédition de ce livre a été pour moi l’occasion de découvrir un excellent polar qui allie humour et dénonciation d’un système.

Extrait :
Je suis un sacré fêlé ? Regarde autour de toi, Ken, un monde sans règles. Il y a des gens dont le boulot consiste à faire passer des tests anti-drogue à des employés de magasin. Des gens qui veillent à ce que d’autres n’apportent pas d’arme au boulot. Des gens dans des immeubles de bureaux qui essaient en ce moment même de calculer si licencier sept cents personnes leur fera économiser de l’argent. Quelqu’un est en train de promettre la fortune à d’autres s’ils achètent une cassette vidéo qui explique comment améliorer leur existence. L’économie c’est la souffrance, les mensonges, la peur et la bêtise, et je suis en train de me faire une niche. Je ne suis pas plus fêlé que le voisin, simplement plus décidé. Je pense que Gardocki le sait. Mais « tu es un sacré décidé », ça ne fait pas une bonne formule.

Ma note : (4,5 / 5) unpetitboulot-amb2

 

 

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5 réponses à Un petit boulot – Iain Levison

  1. Une belle gros nique, mon poussin ! Je fais la nique aux biens pensants en même temps…

    Comme je te le disais sur la NDF, je voudrais bien le lire et l’autre « arrêtez-moi là »… 😉

    Un gros kiss

    • Ray dit :

      Moi pareil ma Biche, après ce bouquin, je me suis intéressé aux autres livres de Levison et notamment à « Arrêtez-moi là « . Je n’ai pas encore trouvé en papier mais il est dispo en numérique. Mais toi tu es papier. Ton libraire favori peut le commander pour toi si tu n’es pas trop pressée, non ?

  2. Carole Durand dit :

    Oh, celui-ci est à la biblio et avec ta chronique impossible de passer à côté !

  3. ingannmic dit :

    Lu à sa sortie, ce titre m’avait fait passer un excellent moment…

    • Ray dit :

      Moi aussi j’ai passé un bon moment. J’ai apprécié l’humour noir et la dénonciation d’un système. Cela m’a donné envie de lire d’autres romans de cet auteur.

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