The Main – Trevanian

Par Michel Dufour

themainDate de publication originale : 1976 trevanian
Date de publication française : 1979 (Laffont)
Genres : Enquête, psychosociologique
Personnages principaux : Lieutenant LaPointe, police de Montréal

Les éditions Gallmeister, créées en 2005, ont pour mission, entre autres, de faire connaître des romans américains marginaux et contestataires, dénonçant certaines valeurs américaines et exposant d’autres manières de vivre, à la limite d’autres cultures. Le Sourire d’ivoire de Ross Macdonald m’avait déçu : l’auteur était marginal mais pas son roman. Trevanian (1931-2005) est aussi un bonhomme marginal, original, qui quitte les États-Unis par écœurement et décide d’aller vivre avec sa femme et ses enfants dans un petit village des Pyrénées basques (fin des années 70). Et ce roman, The Main, n’est certes pas banal non plus.

L’auteur a révélé son identité au moment de la publication de Shibumi (1979) : il s’agit de Rodney William Whitaker, docteur en communication (Northwestern University), professeur (mise en scène) au collège de Blair (Nebraska), puis à l’Université du Texas (cinéma), service militaire dans la Navy lors de la Guerre de Corée; c’est après ça qu’il commence sa carrière d’écrivain à 40 ans : d’abord, comme co-scénariste du film La Sanction (The Eiger Sanction, avec Clint Eastwood, 1972), les romans L’Expert (1975), puis, en 76, Le Flic de Montréal et The Main, Shibumi en 79 (grand succès surtout en France), L’Été de Katya (1983), Incident à Twenty-Mile, roman western (1998), et Crazyladies de Pearl Street (2005, roman en bonne partie autobiographique). Sous d’autres pseudonymes, il écrit plusieurs livres, dont The Langage of film, sur le cinéma (1970). De 72 à 83, cinq de ses livres ont été vendus à plus d’un million d’exemplaires. Après quoi, il est tombé dans un certain oubli. D’où la pertinence de sa résurrection par les éditions Gallmeister. Ses romans sont tellement diversifiés qu’on l’a parfois pris pour Ludlum et qu’on l’a rapproché de Le Carré, Fleming, Forsyth, Michener, Zola… La meilleure formule descriptive que j’ai trouvée pour The Main : « Une histoire inventée par Simenon racontée par Balzac ».

Je n’avais jamais entendu parler de Trevanian, encore moins (si je puis dire?!) de Whitaker. Mais le roman se passait à Montréal et on me l’avait recommandé. Et j’aimais la présentation matérielle du livre, quelque part entre le livre de poche et le hard cover. Enfin, mes premières recherches m’ont plongé dans l’univers mystérieux de l’auteur lui-même; ce n’est pas la garantie d’un bon roman, mais un tel personnage doit écrire quelque chose de peu banal. Et la Main, la rue Saint-Laurent dans les années 70, je connais bien ça et j’avais le goût de voir ce que ça donne dans les yeux d’un Américain dont les racines semblent plonger dans la France et les Indiens du Canada. Mon hypothèse est qu’il aurait vécu un bout de temps à Montréal, probablement après la guerre de Corée, et qu’il a été agréablement surpris par la forme de multiculturalisme qui y régnait à l’époque, et dont la rue Saint-Laurent est l’emblème par excellence. On l’appelle la Main (la rue principale), parce qu’elle sépare l’est et l’ouest de la ville, du sud au nord, et que s’y côtoient francophones de l’est, anglophones de l’ouest, et immigrants de multiples cultures.

On ne se surprend pas que le lieutenant Claude LaPointe (originaire de Trois-Rivières), qui gère la criminalité sur la Main, joue aux cartes deux fois par semaine avec deux tailleurs juifs et un curé francophone. LaPointe arpente cette rue depuis une trentaine d’années, connaît tout le monde, des robineux aux prostituées, des commerçants asiatiques aux louches, tenanciers, et tout le monde préfère l’avoir de son côté. Loin d’être un ripoux, il applique une sorte de justice d’inspiration catholique, revue et corrigée : compréhension pour les putes mal parties, tolérant pour les petits magouilleurs qu’il convertit en informateurs, violent avec les souteneurs ou les exploiteurs de mineures. Le jeune adjoint qu’on lui colle aux fesses pour quelques jours, frais émoulu de l’Université, lui fait remarquer qu’il s’écarte assez souvent de la loi, mais finira par saisir la différence entre la criminalité dans les livres et celle des ruelles. LaPointe et le jeune Guttmann mènent une enquête sur un meurtre survenu sur le territoire du vieux flic, qui le prend assez personnel : un type bien mis, apparemment un étranger, s’est fait poignarder dans une ruelle. Les efforts pour l’identifier, cerner le mobile et débusquer l’auteur du meurtre servent de prétextes à l’élaboration d’une galerie de tableaux, du genre scènes de la vie quotidienne sur la Main, peuplés de personnages décrits sans complaisance mais souvent avec empathie : Vet, le sans-abri paranoïaque, Red, l’alcoolique agressif, Marie-Louise, la jeune pute mal foutue, Mlle Montjean, la distinguée nymphomane, le légiste Bouvier, un quasi-schizo bourru et efficace… L’enquête suit son court et aboutira à un dénouement plutôt inattendu : pour une fois, LaPointe n’est pas satisfait de cette solution, qui le renvoie à lui-même et à ses propres démons, à ses contradictions qu’il veut oublier dans son travail, à sa solitude qu’il ne peut plus refouler.

Ce n’est pas de la psycho pour les nuls. Pas de misérabilisme ni d’auto-apitoiement. De courtes remarques, plutôt, sur la douleur qui accompagne la lucidité par exemple, qui sont le fruit de l’observation et de la réflexion d’un homme qui a vécu en dehors du conventionnel et de la banalité, attentif à ce qui se passe autour de lui. C’est ce genre d’intelligence qui se manifeste discrètement tout au long du récit, tantôt sous une forme humoristique, tantôt avec un réalisme sans indulgence, qui a pour effet qu’on ne se lasse pas de suivre LaPointe dans ses pérégrinations sur la Main et dans sa conscience.

Et la lecture est si plaisante qu’on passe aisément par-dessus quelques négligences secondaires : par exemple, la Main décrite par Trevanian n’est pas vraiment la Main des années 70; il y a de cela, mais ça se mêle à la Main des années 50. Une certaine gentrification a déjà commencé en 70 (ainsi, le métro se développe). J’ai eu l’impression que Trevanian télescopait des souvenirs. C’est pourquoi je n’ai pas indiqué polar historique. Mais c’est secondaire; l’auteur veut restituer des personnages et des atmosphères qui ont vraiment existé. Peu importe qu’on fasse jouer LaPointe au pinocle plutôt qu’au cinq cents ou au trou-de-cul, et qu’il achète une bouteille de rouge chez un marchand de vins plutôt qu’à la société des alcools, l’important c’est de le voir agir avec ses amis ou les commerçants qu’il fréquente.

Roman policier? Oui, car est mise en œuvre une véritable procédure policière. Mais on se pose la question, parce qu’on trouve rarement une telle procédure imbriquée dans un contexte si minutieusement décrit et racontée dans un récit qui nous prend par en-dedans. Une intrigue bien ficelée, sans doute, mais surtout un témoignage sur la difficile condition humaine. Comme disait l’autre : « Il faut imaginer Sisyphe heureux! ».

Extrait :
Ils sont les seuls clients du café A-One. Après leur avoir servi le plat du jour, le vieux Chinois a regagné sa place près de la vitrine où, les yeux vides, il regarde les constructions de briques noircies par la suie.
– Alors? Interroge LaPointe. Comment tu trouves ce plat?
Guttmann repousse son assiette en secouant la tête.
– Comment l’appelle-t-on?
– Je ne pense pas que ça ait un nom.
– Ça ne m’étonne pas.
Ce n’est pas sans une certaine fierté dans la voix que le lieutenant déclare :
– C’est ce qu’on peut manger de pire à Montréal, peut-être même dans le Canada tout entier. C’est pour ça qu’on peut toujours venir ici pour discuter. Il n’y a jamais personne pour vous déranger.
– Hmm!… fait Guttmann et il remarque que son grognement ressemble exactement à ceux du lieutenant.
Pendant qu’ils mangent, LaPointe lui rapporte ce qu’il a appris de Candy Al en même temps qu’il lui explique en quoi consiste l’opération appelée blanchissage.
– Et vous croyez que ce Canducci a pu tuer Green ou le faire tuer?
– C’est possible. – A chaque indice, dit Guttmann en hochant la tête, nous tombons sur un nouveau suspect. C’est pire que de n’en avoir aucun. Nous avons ce clochard, le Vet. Ensuite ce type, Arnaud, le petit ami de la concierge. Et maintenant, Canducci ou l’un de ses truands. Et on peut dire que ce pourrait être n’importe quelle femme de la Main, entre dix et quatre-vingt-dix ans. Et cette femme que vous êtes allé voir tout seul, la lesbienne qui tient un café.

 

Ma note : (4 / 5) themain-amb

 

 

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4 réponses à The Main – Trevanian

  1. ingannmic dit :

    J’ai lu La sanction, du même auteur, il y a quelque temps. Mélange de polar, de roman d’espionnage-aventure, je ne m’étais pas ennuyée une seconde !!

  2. sergio calamaï dit :

    J’ai lu Shibumi et j’ai trouvé ce bouquin remarquable. J’avais également lu il y a très longtemps La Sanction après avoir vu le film avec Clint Eastwood. Et je vais lire The Main.

    • michel dufour dit :

      Je vous remercie de ce commentaire, Sergio, que je prends pour une suggestion. Décidément, j’aime bien ce processus qui me permet de tirer profit de l’expérience des lecteurs.

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