Le sang versé – Åsa Larsson

Par Michel dufour

lesangverseDate de publication originale : 2004 (Det Blod som Spiltts)larsson
Date de publication française : 2014 (Albin Michel)
Genre : Roman noir
Personnages principaux : Gula Ben, une vieille louve – Rebecka Martinsson, une avocate déprimée

Je classe ce gros pavé dans la catégorie roman noir parce que, contrairement à ce qui est écrit sur la quatrième de couverture, Rebecka Martinsson ne mène aucune enquête et que, si enquête il y a, elle dure une dizaine de pages (sur 472!) et porte plus sur la disparition tardive du pasteur Stefan Wikström que sur la mort affreuse et mystérieuse de la pasteure Mildred Nilsson, qui ouvre le roman; aussi, parce que, malgré le nombre élevé de personnages qui traversent cette histoire, presque tous sont antipathiques, déprimés, névrosés, suicidaires; les femmes ont tendance à se dévaloriser et ont des comportements infantiles (y compris Rebecka); les hommes sont machos et bornés. Ce n’est pas encore une critique, parce que Larsson veut faire réaliste et les habitants du nord de la Suède, près de Kiruna, ressemblent peut-être à ça.

Un roman noir, donc, dont l’objectif me semble moins de décrire une enquête sur un assassinat violent que de brosser le tableau des habitants d’un village arctique par un processus de double association : association dans l’espace où les personnages sont liés les uns aux autres selon les relations habituelles qui se produisent entre voisins et camarades; association dans le temps où l’introduction de chaque personnage donne l’occasion à l’auteure de s’étendre sur des événements passés qui nous feront mieux comprendre les différentes facettes des protagonistes principaux et secondaires. Le grand plaisir de Larsson me semble d’ailleurs d’imaginer et de modeler ces hommes et ces femmes.
On passe insensiblement du présent au passé et il arrive qu’on ne sache plus très bien où on en est ni avec qui : c’est le prix qu’est prête à payer Larsson pour échapper au temps linéaire et artificiel des horloges et pour coller davantage aux caprices du temps vécu, plus indiscipliné, anarchique. D’où une lecture impressionniste, une vision plutôt floue, où on se laisse flotter dans des atmosphères malsaines.

Dans le compte rendu que j’avais fait en 2011 de son premier roman L’Horreur Boréale (publié en 2003, traduit en 2006), j’avais noté : « J’avoue que ça m’a pris pas mal de temps pour embarquer : les préliminaires traînent en longueur, les personnages se multiplient et la plupart manquent de traits propres qui nous permettraient de les reconnaître quand ils reviennent; peu sont attachants ». Pour bien des écrivains, ce commentaire équivaudrait à une critique; je ne crois pas que ce soit le cas pour Larsson (ni pour ses innombrables lecteurs). Larsson écrit des romans anthropologiques : l’important est de nous faire connaître des lieux insolites et le genre de relations froides et dures qui s’y développent.
La publicité nous parle des accrocs aux enquêtes de Rebecka : dans Le Sang versé, Rebecka n’enquête sur rien : victime du syndrome post-traumatique après avoir tué trois personnes dans le roman précédent, elle n’est pas en mesure d’enquêter sur quoi que ce soit et elle aura encore besoin d’au moins un roman pour se remettre.

Et l’histoire? Il y a bien une vaste mouvance quasi cosmique où sont mis en mouvement les habitants de Poikkijârvi, avec leurs amours brisées, leurs haines tenaces, leur impuissance congénitale, leur respect hypocrite d’une hiérarchie démodée. Au début, on assiste au meurtre de la pasteure. A la fin, une solution se présentera, presque par hasard, mais ce n’est pas grave parce qu’on avait pratiquement oublié qu’on lisait un polar.

Par contre, l’histoire de la louve Gula Ben, qui traverse le récit, est bien attachante.
En fin de compte, même si je tiens à la crédibilité psychologique et historique d’un roman policier, je n’aime pas beaucoup qu’un polar se réduise au rang de documentaire anthropologique, agrémenté par les fantasmes grisâtres et morbides d’une jeune femme malgré tout sympathique.

Extrait :
Rebecka regarda autour d’elle dans la pièce. Les chaises peintes en bleu autour de la vieille table cirée à rallonges. Le vieux réfrigérateur, les carreaux aux motifs d’épices incrustés dans la faïence au-dessus de l’antique cuisinière en fonte. Et à côté de la cuisinière à bois, la cuisinière électrique avec ses boutons en plastique brun et orange. Et l’esprit de sa grand-mère partout. Sur l’étagère au mur, au-dessus du plan de travail, où se serraient aromates séchés, casseroles et écumoires en inox. La femme de l’oncle Affe, Inga-Lill, continuait d’y suspendre des bouquets d’herbacés : barbotine, pied-de-chat, herbe à coton, pissenlit et achillée millefeuille. Un bouquet de fleurs séchées dans les tons roses, acheté dans le commerce, celui-là. Du temps de grand-mère, il n’y avait que des plantes ramassées dans la montagne. Les tapis de chiffon sur le sol, et aussi sur la banquette de la cuisine pour la protéger des taches. Les napperons brodés sur tous les meubles, y compris sur la vieille machine à coudre à pédale, posée dans l’angle. Un napperon brodé aussi sur le plateau que grand-père avait confectionné avec des allumettes à la fin de sa vie, quand il était si malade. Les coussins tissés et brodés par sa grand-mère.

Ma note : (2,5 / 5) lesangverse-amb

 

 

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2 réponses à Le sang versé – Åsa Larsson

  1. Mary dit :

    Je suis d’accord pour parler de roman noir plus que de polar à proprement parler. Néanmoins, je l’ai bien aimé, plus que le premier. Le côté anthropologique ne m’a pas trop gênée, même si effectivement il prend beaucoup (trop?) de place.
    Au final, il ne renouvelle pas le genre du polar suédois, mais distrait bien tout de même.

    • michel dufour dit :

      En soi, c’est vrai que c’est un roman distrayant. Mais la présentation de ce roman oriente le lecteur dans une mauvaise direction (une enquête de Rebecca ! voyons donc !) et avoir accordé le prix du meilleur roman policier suédois à ce roman me semble très injuste pour beaucoup d’autres auteurs (à moins que le millésime ait été très pauvre).

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