Une terre d’ombre – Ron Rash

Par Raymond Pédoussaut

uneterredombreDate de publication originale : 2012 (The Cove) Rash
Date de publication française : 2014 (Seuil)
Genre : Roman noir
Personnage principal : Laurel Shelton, jeune fermière

Le Vallon est un lieu sinistre où une grande falaise maintient en permanence une ombre épaisse. C’est un endroit désolé ayant mauvaise réputation : rien de bon n’y arrive jamais. Les habitants de la région ne s’y aventurent pas. Pourtant c’est là que vit Laurel Shelton en compagnie de son frère qui est revenu de la première guerre mondiale avec une main en moins. Ils habitent une vieille ferme sombre héritée de leurs parents qui l’avaient achetée bon marché, personne d’autre ne voulant s’y installer. Laurel est une belle femme que pourtant tout le monde évite, au village voisin. Une tâche de naissance fait croire aux gens superstitieux que c’est une sorcière, le Vallon aurait apposé sa marque sur elle, elle appartiendrait à ce lieu maudit. Sa vie routinière de fermière va être bouleversée quand Laurel découvre, au bord de la rivière, un vagabond en haillons qui joue magnifiquement de la flûte. Laurel va approcher l’inconnu qui a la particularité d’être muet. L’homme sera hébergé dans la ferme et ce sera une chance pour le frère et la sœur : ce nouveau venu va travailler durement et aider le frère à restaurer la ferme et Laurel trouvera enfin l’amour avec un homme qui n’a pas peur de sa tâche de naissance. Des jours meilleurs s’annonceraient-ils ?

Le lieu où se déroule cette histoire, un vallon de triste réputation, encaissé et à l’ombre d’une grande falaise a une grande importance. Il installe une ambiance très bien rendue de monotonie, de tristesse et de dur labeur. L’arrivée du vagabond va amener un peu de soleil sur cette terre d’ombre et dans le cœur de Laurel. Elle va même faire des projets à moyen terme. Mais l’époque est difficile et compliquée. Nous sommes vers la fin de la première guerre mondiale (1918). Des garçons du pays sont partis combattre en Europe. Certains sont revenus blessés et handicapés, comme le frère de Laurel. La haine de l’ennemi allemand est entretenue par un sergent recruteur qui profite des évènements, se faisant passer pour un grand patriote en envoyant les jeunes gens à la guerre alors que lui reste à l’abri, loin des combats. Ron Rash met en évidence l’intolérance, la xénophobie, la lâcheté qui ne peuvent amener qu’au drame.

Le milieu rural dans lequel évoluent les personnages, n’empêche pas l’auteur de les analyser avec finesse, révélant subtilement leurs désirs, leurs attentes et parfois leurs failles. La belle écriture de l’auteur rend parfaitement l’ambiance nostalgique et même parfois poétique de ce beau roman.

Pour terminer, je précise que bien que ce blog soit spécialisé dans le polar, Une terre d’ombre n’est pas vraiment un polar. Peut être pourrait-on le classer dans le genre roman noir ? D’ailleurs depuis que les Éditions Seuil ont repris la publication des livres de Ron Rash, ils sont classés en « littérature générale » (ou littérature blanche). C’est le cas pour Un monde à l’endroit et Une terre d’ombre. Les éditeurs précédents avaient classé Un pied au paradis et Serena au rayon polars. Peu importe les étiquettes, nous ne nous interdisons pas les bons livres même s’ils n’entrent pas exactement dans notre catégorie favorite.

Extrait :
L’inconnu était exactement comme la veille, le dos contre l’arbre et les yeux clos, la flûte tenue en équilibre. Qu’il ne bouge pas lui donna le frisson. Devoir manger, boire ou étirer ses jambes était humain. Laurel chercha des yeux des champignons formant un rond de sorcières ou tout autre signe. Tu t’attends au pire sur son compte comme on le fait ici pour toi, se réprimanda-t-elle. Des croûtes et des écorchures prouvaient que l’inconnu saignait. Et mangeait, aussi, car des épis de maïs grignotés traînaient dans les cendres du feu de camp. Laurel se laissa glisser sur le sol. La mélodie avait la mélancolie des ballades que jouaient Slidell et les frères Clayton, sauf que des paroles n’étaient pas nécessaires pour qu’on en ressente la nostalgie. Ce qui rendait la musique d’autant plus triste, car elle ne racontait pas l’histoire d’un amour perdu, d’un enfant ou d’un parent disparus. On aurait dit qu’elle racontait tous les deuils qui avaient jamais existé.

Ma note : (4,5 / 5) uneterredombre-amb

 

 

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8 réponses à Une terre d’ombre – Ron Rash

  1. Satrape dit :

    Je ne lis pas que du polar, donc je le note, car il paraît bien sombre tout de même et c’est l’occasion de découvrir un milieu que je ne connais pas.

  2. Ray dit :

    Ce n’est pas vraiment un polar, en effet. C’est un roman noir historique. L’histoire est sombre mais c’est un beau roman qui devient parfois poétique avec la belle écriture de Ron Rash, un auteur à découvrir, si tu ne le connais pas. Je considère que c’est un des plus grands auteurs américains actuels. Il y a 4 chroniques de ses romans sur ce blog.

  3. Fabe dit :

    Je connais pas non plus et ça me tente bien ! en te lisant on sent que cette écriture est de qualité et ta note le prouve aussi ! Argh .. tu me tentes encore !

    • Ray dit :

      Oui Fabe, l’écriture est de qualité et tout le roman est aussi de qualité. Je pense que tu ne seras pas déçue de découvrir Ron Rash par ce bouquin ou d’autres de ce même auteur qui sont aussi chroniqués sur ce blog. « Un pied au paradis » et « Serena » sont aussi très bons. « Un monde à l’endroit » un peu en dessous des autres, à mon avis.

  4. belette2911 dit :

    Super grossnick sur un livre que je me suis empressée d’acheter car je veux le lire !! Mais j’ai pas encore eu le temps, ma Poulette ! 😉

    • Ray dit :

      Si tu ne connais pas Ron Rash, c’est une occasion de le découvrir. Ses bouquins précédents sont aussi excellents. J’espère qu’un jour tu trouveras le temps de le lire. Tu verras c’est aussi bien que Sherlock Holmes, mais complètement différent.

  5. sergio calamai dit :

    Une des premières qualités que je reconnais à Ron Rash c’est tout simplement d’être un écrivain, et un très bon même. Un pied au paradis est un très bon polar de part son intrigue et la construction de cette intrigue. Ce roman l’a fait connaître au public français.
    Le second, Serena, est pour moi un très très grand bouquin. Une histoire, des personnages, des paysages et une atmosphère d’une noirceur!!! Ces deux bouquins sont à lire sans modération. Le thème du troisième ne me captivait pas et j’ai passé mon tour. Mais je pense lire celui-ci.
    Merci pour vos billets qui très souvent orientent mes choix lorsque je ne connais pas un auteur ou un bouquin.

    • Ray dit :

      Je suis d’accord sur tout ce que vous dites. Un pied au Paradis et Serena sont en effet excellents. Le Monde à l’endroit un peu en retrait par rapport aux autres (chronologiquement Le Monde à l’endroit est le deuxième livre de Ron Rash, avant Serena et après Un pied au paradis, mais en troisième position pour sa traduction en français). Ce dernier, Une terre d’ombre, est très bon à mon avis.
      Comme vous, je pense que Ron Rash est un des meilleurs écrivains américains actuels.
      Merci de votre confiance.

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