Apportez-moi la tête de Lara Crevier – Laurent Chabin

Par Michel Dufour

apportezmoila teteDate de publication originale : 2014 (Libre Expression) chabin
Genres : Roman noir, enquête, idéologique
Personnage principal : lieutenant-détective Donnola (SPVM)

Depuis son arrivée au Québec en 1996, Laurent Chabin (né en France en 1957) publie beaucoup de romans, une soixantaine, dont plusieurs pour la jeunesse. Moins d’une dizaine de romans noirs s’adressent à un public plus averti. Il y a une cinquantaine d’années, on aurait dit que ses romans sentent le soufre. Aujourd’hui, plusieurs commentateurs s’interrogent sur la pertinence dans ses romans de fréquentes scènes de sexe hard core et sur le caractère anarchiste de ses principaux personnages.

Dans un quartier désargenté de Montréal, le cadavre d’une femme nue et décapitée est découvert dans un immeuble où crèchent des immigrés plus ou moins clandestins, des jeunes fugueurs, des drogués de tous les âges, des artistes apparents. Elle aurait succombé à une surdose de cocaïne. Peu d’indices permettent de l’identifier. Aucun témoin. Selon le légiste, la jeune femme ne s’adonnait pas à la drogue et ne portait pas de marques de sévices corporels quotidiens, même si l’anus et le vagin semblaient avoir été enfoncés avec un sexe (plus vraisemblablement un gode) énorme. Le lieutenant-détective Donnola, un vieux routier aux méthodes traditionnelles, isolé par une tenace misanthropie et par le choc toujours cuisant causé par l’assassinat de sa fille il y a quelques années, est chargé de l’enquête. Parallèlement à son investigation qui l’amène à supposer que la victime est une étudiante en littérature à l’Université de Montréal, Lara Crevier (déjà rencontrée dans le roman précédent Le corps des femmes est un champ de bataille), un des étudiants qui fréquentaient amicalement Lara, Christian Dausty, se livre lui aussi à une enquête auprès des amis de la jeune femme. Pas question de mettre en commun ce qu’il découvre avec le policier : Dausty se prend parfois pour un anarchiste et déteste tous les flics. Et Donnola méprise les jeunes, les artistes et les étudiants : toute une gang de parasites ! Si on finit par comprendre quelque chose à la disparition de Lara Crevier, ce ne sera pas tellement grâce à eux.

L’histoire est racontée en alternance par le policier Donnola, par l’étudiant Dausty et, d’une certaine façon, par Lara elle-même et son mentor. Les versions des deux premiers se ressemblent un peu : interrogatoires, filatures, tentatives de déduction, peu de résultats. Lara nous parle à travers son journal : ici, on a surtout droit à ses expériences sexuelles et à sa conception du monde, de l’être humain et de l’État.

Ça se lit bien et Chabin a du plaisir à écrire. C’est vrai que l’atmosphère du roman est imprégnée de vapeurs sexuelles et que quelques scènes sortent un peu de la banalité habituelle, mais on en a vu d’autres. C’est vrai aussi que les principaux personnages se prennent un peu pour des anarchistes ou des marginaux volontaires, qui citent Sade, Lautréamont, Stirner et quelques autres mais, sauf peut-être dans un cas, ils manifestent plutôt un individualisme typiquement bourgeois ou un conservatisme chialeux.

Ça se lit bien, disais-je, mais ce qui finit par nous lasser c’est le remplacement d’un développement intrigant, de rebondissements ingénieux, de dénouements brillants, par des ratiocinations idéologiques interminables auxquelles se livrent tous les personnages. Y a-t-il encore des gens aujourd’hui qui s’imaginent qu’être libre c’est se détacher de l’État et s’isoler seul (peut-être à deux) sur le sommet d’une montagne ou au milieu d’une forêt ? S’imaginer ça : passe encore ! Mais y conformer son existence ? Ou bien on est l’héritier d’une petite fortune et l’isolement peut durer un certain temps; ou bien on frôle le délire. Tout cela pour dire que les personnages finissent par perdre en crédibilité, de même que l’explication de la disparition.

Comme roman d’enquête, ce serait plutôt faible. Comme roman noir, et je crois bien que c’est ce que veut faire Chabin, qu’il ne faut pas confondre avec son héroïne malgré les premières lettres du prénom et du nom (LC), c’est recevable dans la mesure où, dans ce cas, on a tendance à accepter que le parti pris du noir autorise quelques anomalies qu’on n’attend pas dans un roman policier plus classique.

Extrait :
Je repartais au galop, langue pendante, truffe au vent, chasser les méchants et les voleurs. Ouaf ouaf ! Haro ! À moi, ma bande ! J’en ramenais, oui, des petits gibiers, des dealers haïtiens, des étudiants casseurs de vitrines, et même quelquefois un ou deux vrais délinquants, faussaires, violeurs, extorqueurs. Des seconds couteaux, oui.
Les gros, eux, je ne les voyais pas. Jamais. Les millions détournés, les milliards évadés dans les paradis fiscaux, c’était pas pour moi. Je devais regarder ailleurs. Me contenter de petits investissements dans des fiducies off shore. Ah, je pouvais en demander, des augmentations de salaire, y en avais plus, de cash, il s’était envolé aux îles Caïmans !
Mais moi, bon chien, bon dogue, je revenais au pied aussitôt qu’on me sifflait, je ne montrais les crocs que pour effrayer la racaille de rue et monter la garde devant les châteaux des maîtres. Je l’ai fait de tout cœur, je l’avoue. J’y croyais. L’ordre, la loi ! La vertu ! Et les autres crosseurs, pendant ce temps-là, dans mon dos à s’échanger des enveloppes brunes, à aller jouer l’argent de ma retraite dans des paradis fiscaux !… Comment j’ai pu me laisser avoir à ce point ? Aveugle à ce point-là, c’est grave. Abruti jusqu’aux oreilles, câlisse…

Ma note : (3,5 / 5) apportezmoila tete-amb

 

 

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2 réponses à Apportez-moi la tête de Lara Crevier – Laurent Chabin

  1. Jeanmi dit :

    Curieusement le thème de la femme sans tête est le même que celui de mon précédent polar « Sans Tête ». En revanche je n’arrive pas à écrire de scènes de sexe qui soient crédibles…

    • michel dufour dit :

      Salut Jeanmi,
      Pour les scènes de sexe crédibles, je n’y peux rien, mais j’ai fait un tour sur votre blog où j’ai perçu votre intérêt pour l’histoire de la franc-maçonnerie; à cet égard, vous pourriez être intéressé de voir comment un auteur de polar québécois y a récemment puisé: Jack, de Hervé Gagnon, Libre expression, 2014, compte rendu ici en juin dernier.
      Merci de votre attention.

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