911 – Shannon Burke

Par Raymond Pédoussaut

911Date de publication originale : 2008 (Black Flies) Burke
Date de publication française : 2014 (Sonatine)
Genres : Roman noir, roman social
Personnage principal : Ollie Cross, ambulancier secouriste dans Harlem

Ollie Cross, 23 ans, est étudiant. Il vient de rater son concours d’entrée en médecine alors il prend une année sabbatique pour aller se former sur le terrain, en attendant de repasser le concours. Il intègre une équipe d’ambulanciers de choc qui officie dans Harlem. Harlem en 1990 c’est des rues sales, des poubelles qui débordent, des rats, la violence partout. C’est là que le jeune Ollie fait son apprentissage d’ambulancier secouriste dans une équipe en constant sous-effectif disposant d’un matériel dépassé. Ces conditions rudes obligent les ambulanciers à devenir des as de l’examen médical, des durs capables de gérer n’importe quelle situation, des types fiers du métier qu’ils exercent. Ollie se fait chambrer par ses collègues mais il apprend vite. Il réussit à être admis et même estimé. Il fait équipe avec Rutkovsky, le plus efficace des ambulanciers. Ollie devient à son tour un excellent ambulancier. Et il change. Le gentil garçon, pas assez sûr de lui, pas assez ambitieux selon sa petite amie, devient brusque, autoritaire, têtu, irritable, adopte un ton définitif. Il finit par se faire larguer par sa petite amie. Il s’investit totalement dans sa mission d’ambulancier. Trop peut être.

911-amb-4Shannon Burke, qui a été ambulancier à New York, nous décrit avec précision le quotidien de ces ambulanciers qui interviennent dans les quartiers les plus difficiles de la ville. Il montre que ces secouristes font non seulement face à la souffrance mais aussi à la misère, la pauvreté, la drogue. Ces soignants efficaces, experts dans leur domaine, sont plus proches du soldat que du médecin. Malgré cela, ils ne sont pas accueillis avec reconnaissances mais au contraire par des critiques et des sarcasmes. On les perçoit des représentants de l’état insensibles aux problèmes de la population. On leur reproche de ne pas être arrivés assez vite, de ne pas en faire assez. Malgré leur indifférence affichée, ils sont tous affectés par ces attaques. Certains vont se mettre à juger les patients : tel drogué n’est pas digne de leurs soins, tel trafiquant n’a que ce qu’il mérite. Ils ont le pouvoir de la vie ou de la mort sur les blessés. Ainsi l’un deux va décider de l’avenir d’un nouveau né d’une mère toxicomane et infectée du sida. En plus ces hommes n’ont pas tous les mêmes motivations. À côté du secouriste altruiste qui applique les mêmes soins quel que soit le patient, exercent des ambulanciers qui aiment contempler la souffrance, et profiter du pouvoir qu’ils ont sur les malades. Ce métier est si exigeant, tant moralement que physiquement, qu’il finit par détruire les individus, même ceux qui paraissent les plus solides. Pour se préserver certains de ces hommes se déshumanisent.

Shannon Burke nous montre l’évolution inexorable de certains de ces hommes compétents et fiers vers l’indifférence à la souffrance et à la mort qu’ils ont trop côtoyé. C’est réalisé d’une façon claire et limpide, grâce à une écriture simple et fluide que le traducteur, Diniz Galhos, a parfaitement rendue.

Le titre français 911 (numéro d’appel d’urgence aux États-Unis), trop général, est loin d’avoir la force évocatrice du titre original Black Flies (mouches noires).
911 est un roman noir, poignant et terriblement efficace.

Extrait :
Il est difficile d’expliquer cette transition à quelqu’un qui n’a pas vécu ça, mais lorsque vous n’arrivez plus à dormir, lorsque votre vie vous semble complètement vide, que vous croisez la mort tellement de fois qu’elle en devient banale, que vous êtes dévoré par la culpabilité d’être vivant parmi les morts, alors vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments qu’éprouvent habituellement les gens, le genre de personne qui peut trébucher sur le corps mutilé d’un ado ou le cadavre pourrissant d’une vieille dame, son jupon blanc grouillant de vers, et contempler tout cela placidement, sans rien voir d’autre qu’un tas de chair, sans rien ressentir d’autre que de l’exaspération, parce que c’est à vous de vous en occuper. De cette indifférence, qui n’est qu’une protection, découle un risque bien particulier du métier. Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal.
Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir.

Ma note : (4,5 / 5) 911-amb-2

 

 

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4 réponses à 911 – Shannon Burke

  1. Salut ma Poulette,
    Comme je te l’avais dit sur la Nef, j’avais noté ce livre suite à l’article de Lord Arsenik. Un roman noir, c’est pour moi ! J’ai rien contre les thrillers, j’en ai lu ma part, mais j’ai besoin d’autre chose et le noir me va à ravir 😉

    Donc, maintenant, suite à ta grossnik, je le souligne en rouge dans mon carnet et le mettrai tête de liste de ma PAL 😉

  2. Ray dit :

    Je suis fier de faire grimper ce livre vers la tête de ta PAL déjà bien fournie. Si le noir te va bien, tu seras servie.

  3. Satrape dit :

    Wow, ta chronique est terriblement envoûtante ! Je ne connaissais pas du tout, mais juste envie de me plonger dans cet abîme ! Plus qu’à le trouver de mon côté, merci <3

    • Ray dit :

      Merci Carole pour ton compliment. 911 est un roman original par son sujet et terriblement poignant. Je le conseille à ceux qui n’ont pas peur du noir.

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