Sault-au-Galant – Isabelle Grégoire

Par Michel Dufour

saultaugalantDate de publication originale : 2014 (Québec Amérique) Gregoire
Genre : drame social
Personnage principal : Alix Pineda, colombienne qui a épousé un fermier québécois

Née à Québec, Isabelle Grégoire a étudié et travaillé à Paris, à Los Angeles et à Rome. Globe-trotter et journaliste, correspondante pour L’Express, entre autres, à propos du Printemps érable, collaboratrice régulière à Châtelaine et à L’Actualité, Grégoire manifeste dans son premier roman deux qualités essentielles dans son métier : elle écrit bien et elle s’intéresse aux gens pour vrai. On entre dans son roman comme dans un grand reportage, par exemple sur les problèmes de l’immigration au Québec, ou sur l’attitude ambigüe des Québécois par rapport aux immigrés, ou sur l’intimidation à l’école et l’intolérance entre voisins, mais c’est aussi bien plus que ça parce que ces thématiques sont insérées dans une trame cohérente et émouvante, une histoire captivante qu’il est difficile d’abandonner en chemin : c’est clair, concis, direct et l’auteure a le don de mettre le doigt sur ce qui importe.

Le point de départ, c’est l’arrivée dans un petit village d’Abitibi-Témiscamingue de douze familles colombiennes, une soixantaine de personnes, qui fuient la violence des Farc ou de leurs opposants, aussi cruels, les impitoyables paramilitaires. L’accueil est favorable dans l’ensemble : les écoles ne fermeront pas et les usines ne manqueront pas de main-d’œuvre. Mais bientôt le passé les rattrape, sous forme de désir de vengeance ou, au contraire, d’amours déçues à retrouver. Et le présent laisse apparaître la facilité avec laquelle nos frustrations choisissent un bouc émissaire, idéalement un groupe d’immigrés : intimidation à l’école, vandalisme des maisons privées, lettres anonymes, moqueries au travail, bref le Québec n’apparaît plus comme une généreuse terre d’accueil. Pire encore, le jeune Émilio, 10 ans, disparaît : fugue, enlèvement, accident, vengeance? Tout le village va le chercher pendant des semaines.

Des auteurs s’amusent avec le langage : on a eu l’exemple récent de Roxanne Bouchard avec son poétique Nous étions le sel de la mer, et le Métastases plus sophistiqué de David Bélanger; Isabelle Grégoire, en bonne journaliste, utilise plutôt le langage pour communiquer directement des idées (son roman n’est pas si éloigné d’une longue réflexion) et faire partager des émotions. Le récit est écrit à quatre voix, ce qui nous rapproche encore davantage des personnages. Littérature, donc, plus classique, plus sociologique, j’aurais presque le goût de dire plus militante. On disait engagée, dans le temps.

Bref, j’ai beaucoup aimé et ça m’a donné le goût de lire son reportage sur les hikikomoris du Japon, ces jeunes décrocheurs qui, pour échapper aux pressions indues du milieu scolaire, parental ou social, vivent dans leur chambre dont ils ne sortent pratiquement plus.

Et le roman policier dans tout ça? Et bien, il n’y est pas tellement : personne n’est parfait !

Extrait :
Dans la file du buffet, au moment du dessert, j’ai surpris des bribes de la conversation de deux femmes d’un certain âge, qui avaient un petit verre dans le nez et qui devaient penser que je ne comprenais pas le français. La plus âgée était celle qui m’avait pressé d’avancer alors que je regardais le mystérieux garçon. Moi qui déteste les commérages, je n’ai pu m’empêcher de les écouter.
− C’est-tu juste moi ou bien ça sent vraiment fort, c’te manger-là? Avait chuchoté la première en pointant les plats colombiens. J’ai peur que ça goûte méchant… Y vont-tu me trouver impolie si j’en prends pas?
− Ça commence par la bouffe pis après ça va être la musique, pis quoi d’autre? A répondu l’impatiente du buffet, dont la chevelure noire laquée ressemblait à une perruque. Je te gage que dans pas grand temps, on va pus reconnaître le village. Y a personne qui s’en aperçoit mais c’te fête-là, moi je dis que c’est plutôt nos funérailles : c’est l’âme pis la culture des Galantois qu’on est à la veille d’enterrer.
Plus tard dans la soirée, Alix m’a présenté cette femme : Gilberte Thivierge, la secrétaire de la paroisse. Qui a aussitôt changé d’attitude.
− Avez-vous goûté à ma tarte au sucre, monsieur Mandragon? Je l’ai faite juste pour vous autres, m’a-t-elle dit en me tendant une pointe de son dessert avec un sourire tout aussi mielleux accroché aux lèvres.

Ma note : (3,5 / 5) saultaugalant-amb

 

 

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