Bondrée – Andrée A. Michaud

Par Michel Dufour

bondreeDate de publication originale : 2014 (Québec Amérique) Michaud-Andree
Genres : Enquête, sociologique
Personnages principaux : Stan Michaud, policier, Andrée Duchamp

Je n’avais jamais lu Andrée A Michaud qui, pourtant, depuis 2001, n’a cessé de recevoir des honneurs importants (le prix littéraire du gouverneur général, le prix littéraire des collégiennes et des collégiens, le prix Ringuet de l’Académie des Lettres du Québec) et s’est classée finaliste pour le grand prix de Saint-Pacôme en 2009 (Lazy Bird). Née en 1957, formée en philosophie, en cinéma, en linguistique et en études littéraires, Michaud consacre une bonne partie de sa vie à l’écriture : elle est écrivaine, rédactrice et réviseuse.

Dès les premières pages du roman, j’ai senti que quelque chose de rare était en train de se produire : je n’ai jamais considéré le polar comme un genre mineur (comme disait Oscar Wilde : « Il n’y a pas de grande et de petite littérature; il y a de bons romans et de mauvais! », et je connais de très bons écrivains qui écrivent des romans policiers et pourraient écrire n’importe quoi d’autre. Sauf que, dans le cas de Michaud, l’écriture est à la fois si forte et si élégante que le lecteur est littéralement ensorcelé : contrairement à un thriller du genre page-turner, nous savons que nous devrons différer dans le temps notre désir de jouir de la solution du problème pour ne pas perdre les émotions subtiles persistantes que cette écriture nous offrira. Michaud nous rappelle que l’écriture n’est pas seulement efficace mais qu’elle peut aussi engendrer de la beauté dans une forme non nécessairement poétique; tout au long de la lecture, on baigne dans un ravissement dont on ne voudrait pas sortir.

Quand on insiste sur cet aspect d’une œuvre, c’est souvent pour enchaîner sur le fait que, malheureusement, la teneur policière est négligée, donc qu’un malencontreux déséquilibre existe. Et bien, ce n’est pas le cas du tout. Le rythme du roman épouse le rythme de ce petit village de Bondrée (contraction de Boundary=frontière), où se côtoient pour leurs vacances d’été des francophones québécois (sud de la Beauce) et des anglophones du Maine : lent, quand il ne se passe rien, agité en cas de catastrophe. Les personnages nous sont livrés à travers leurs gestes quotidiens, les admonestations de la mère, le silence du père, les réflexions rafraîchissantes de la petite, le fatalisme dépressif du policier… Même le trappeur Landry, pourtant décédé depuis longtemps, ou le pêcheur Pat Tanguay, qui passe le temps du roman dans sa chaloupe, s’impriment aisément dans notre mémoire. C’est certain qu’il y a quelque chose de non orthodoxe dans la présentation du village, des personnages et des événements, mais nous avons, comme il se doit, quelques meurtres, une enquête en bonne et due forme, un policier mûr pour la retraite, des rebondissements peu spectaculaires (causés par l’inaptitude de l’enquêteur qui subit, il est vrai, les pressions de la population et de ses supérieurs), et un dénouement imprévisible. Ce qui peut dépayser le lecteur, c’est que l’accent est mis sur le village, les relations entre ses habitants et les réflexions d’une jeune fille de 12 ans qui regarde toute cette agitation avec curiosité et scepticisme.

Été 67 : dans ce beau petit village de Bondrée, au milieu de nulle part, où on s’exile pour ne rien faire d’autre que de la baignade, de la pêche, de la chasse, les petites vies de famille se déroulent autour du barbecue en toute sérénité jusqu’à ce que la disparition d’une belle jeune fille est signalée. Le village part en chasse et on la retrouve vidée de son sang, une jambe arrachée par un piège à ours, probablement un de ces pièges dissimulés par Landry dans les bois. Enquête rapide qui conclut sans conviction à un accident, jusqu’à ce qu’une autre jolie fille du village disparaisse à son tour et soit retrouvée piégée et scalpée. La thèse de l’accident s’effondre : ça sent plutôt le meurtre en série. Les jeunes femmes sont barricadées, les hommes commencent à se soupçonner les uns les autres, le village retient son souffle, la rumeur crie vengeance.

Le thème n’est pas neuf. Beaucoup de peintres, c’est sûr, ont reproduit des pommes. Mais l’art de créer des atmosphères troubles, de présenter des relations interpersonnelles denses alors qu’il n’y a aucun dialogue comme tel dans le roman, de provoquer des émotions multiples et intenses (de la peur à l’angoisse en passant par la tendresse), _ ce sont là des aptitudes qu’on rencontre rarement en même temps chez un auteur. Comme un grand vin dont on dit qu’il est long en bouche, ce roman d’Andrée Michaud on l’aura dans la mémoire longtemps.

Extrait :
Brian Larue m’avait invitée à rendre visite à sa fille, Emma, qui arriverait à Bondrée le lendemain. Elle te ressemble, je suis sûr qu’elle aimerait te connaître, puis il m’avait appâtée avec le chien d’Emma, une teckel nommée Brownie, une courte sur pattes qui devait se ramasser plein de cochonneries dans le poil et faire fuir les autres animaux, les écureuils et les mulots. Son stratagème avait tout de même fonctionné, car si Emma Larue s’avérait aussi chiante que Jane Mary Brown, je pourrais au moins me rabattre sur le chien, d’autant plus que mes parents refusaient qu’on en adopte un, prétextant que ça faisait trop mal quand ils nous quittaient, qu’ils ne voulaient pas nous voir les yeux rouges pendant des semaines. Ils réduisaient l’animal à sa fin et oubliaient les grosses pattes sur les genoux, les derrières poilus qui vous réchauffent les pieds, les sourires fendus jusqu’aux oreilles. C’est justement pour ça qu’on voulait un chien, parce que c’est aimable un chien. Si ç’avait été aussi cave qu’un ver à chou, le problème aurait été réglé. À ce compte-là, je me demandais pourquoi ils nous avaient fabriqués, Bob, Millie et moi, parce qu’on allait mourir, nous aussi, peut-être avant eux comme Zaza Mulligan, dont les parents s’étaient enfermés derrière les rideaux tirés, refusant l’été, refusant le soleil.


Rien ne semblait pouvoir assombrir l’indolence bronzée de Boundary, car c’était l’été 67, l’été de Lucy in the sky with diamonds et de l’Exposition universelle de Montréal, le Summer of love…

The Beatles – Lucy In The Sky With Diamonds

Ma note : (5 / 5) bondree-amb
coup de cœur  coupdecoeur

 

 

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2 réponses à Bondrée – Andrée A. Michaud

  1. belette2911 dit :

    Bon, ben, pas le choix, faut que je le note ma Poulette !! 😀

    • michel dufour dit :

      Oui, oui, chère Belette, même si on est loin de Holmes ou de Jack le Ripper, tu devrais apprécier..
      Bravo encore pour le renouvellement esthétique de ton blog. Et bon anniversaire de 2 ans: je te souhaite une grosse aiguille pour crever une balloune qui en cache pas mal.
      😉

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