Ombres chinoises – Alain Fabre

Par Michel Dufour

ombreschinoisesDate de publication originale : 2014 (Mon petit éditeur) fabre-2
Genre : procédure policière
Personnage principal : Commissaire Dezuiver

C’est le cinquième polar d’Alain Fabre, qui a commencé à publier en 2012. Fabre vit une jambe en France et un pied en Belgique. Ses romans nous font connaître le nord de la France, en particulier la région de Lille : l’architecture, les paysages, le langage, la gastronomie, les traditions et même, sans doute, certains traits de caractère se réfèrent directement à cette région. Un certain isolement aussi. Ce qui contribue, en partie, à l’aspect paradoxal de ses romans qu’on ne sait pas trop comment prendre. J’y reviendrai.

Ombres chinoises tournent autour d’un restaurant chinois dont le propriétaire est probablement une grosse pointure de la mafia chinoise du nord de la France et de la Belgique. L’histoire commence, d’ailleurs, par la livraison d’un cadavre dans une malle d’osier à la porte d’un citoyen de Tourcoing qui, de toute évidence, n’a rien commandé de tel. Or, il n’est pas non plus dans les habitudes d’une camionnette de livraison de mets chinois de distribuer ce genre de produits. L’enquête est confiée au commissaire Dezuiver et à son équipe, qu’on commence à mieux connaître : l’accorte et jolie Karine, l’ironique et expérimenté Dujardin, le sensible et diplomate Bensaïr, et le Belge Baudouin, qui fait un stage en France pour se spécialiser dans les communications entre les polices française et belge. On se met rapidement sur les traces du livreur qui meurt dans un guet-apens. Le dossier qu’on possède déjà sur Göngzhu Fong, le propriétaire du restaurant, est lourd : trafic de drogues, peut-être aussi d’êtres humains (de jeunes chinoises en vue de la prostitution), commandites d’assassinats, mais les preuves demeurent insuffisantes. Les cadavres se multiplient et Dezuiver en fait une affaire personnelle, d’autant plus que le Chinois pervers s’intéresse clairement à Karine. Göngzhu Fong gagne un set en écartant le commissaire et Karine de l’enquête, puis tente de gagner la manche en les éliminant physiquement. Ça se complique quand un rival du Chinois, le mafieux Jean-Pierre Drochi, entre en scène. Les policiers lillois auront fort à faire pour se sortir du bois.

Beaucoup de chapitres courts qui correspondent à des changements de décors : donc, un rythme rapide. Un nombre de personnages réduit, apparemment sans rapport, mais où les gens et les événements finissent par se recroiser. Une intrigue un peu compliquée mais qui se clarifiera aisément. Fabre aime bien fonder ce qu’il écrit sur des recherches fouillées et a beaucoup bénéficié des informations et des conseils d’autorités compétentes. Son roman se veut plus qu’un simple divertissement.

Ces facteurs rendent la lecture plaisante. Et pourtant, quelque chose de pas facile à identifier, nous empêche d’embarquer de plein pied. Dès le premier roman, Prosit, j’avais parlé de polar à contre-courant. Plus haut, j’ai mentionné l’aspect paradoxal du roman. Tentons d’expliciter. Depuis trente ans, le roman noir est passé par là et est devenu très populaire. Quand on entre dans l’univers de Fabre, on semble être revenu à une époque pré-roman noir. Non seulement, on y trouve quelque chose du roman à énigme (ça, j’aime bien), mais surtout une certaine légèreté comme chez Rouletabille ou Arsène Lupin. Or, Fabre sait bien qu’on ne peut pas refaire du Leroux ou du Leblanc. Donc, tout en distillant une atmosphère légère et amicale agrémentée des calembours de Dujardin et des pointes de Karine à l’endroit de Dezuiver, il introduit des méchants de plus en plus méchants et des meurtres de plus en plus affreux. Et c’est avec un grain de sel (et des moyens réduits) que l’équipe de Dezuiver s’attaque à ces adversaires de plus en plus redoutables. Comme Dezuiver, par ailleurs, travaille plus à l’intuition que par déduction, on a de la misère à croire à ces confrontations dont sortent victorieux, et presque pas dépeignés, nos héros. Et puis, même la mentalité des membres de l’équipe me paraît aussi plutôt rétro : Dezuiver, autorité paternaliste un peu chauvin et empesé; Karine, 24 ans et vierge, qui fait penser aux adeptes des jeunesses étudiantes catholiques au début des années 60… Fabre nous les rend sympathiques quand même, mais ça accentue une impression de décalage dans le temps. Enfin, je crois que le roman noir n’est pas la tasse de thé d’Alain Fabre; en espérant satisfaire un public éventuel qui en raffole, c’est sans doute à lui qu’il fait violence.

Cela dit, j’aimais beaucoup Exbrayat dans les années 60-80. Fabre sait fignoler une intrigue, il a une écriture facile comme lui, et un humour spontané. Même s’il reste un homme du Nord, Fabre me fait souvent penser à Exbrayat. Un certain sourire teinté de nostalgie.

Extrait :
Texte

Ma note : (4 / 5) ombreschinoises-amb

 

 

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