Dawa – Julien Suaudeau

Par Raymond Pédoussaut

DawaDate de publication originale : 2014 (Robert Laffont) Suaudeau-J
Genres : société, politique
Personnages principaux : Paoli, directeur de la DGSI – Franck Meyrieu, lieutenant de Paoli – Assan Bakiri, chef terroriste – Momo, gars de la cité des 3000, boxeur amateur

Dans les années 1960, en Algérie, un jeune garçon assiste au meurtre de son père et de sa mère par Al-Mansour, un fellaga terrible, l’une des grandes figures du combat pour l’indépendance. Le garçon fait alors une promesse au bourreau de sa famille : «Si tu ne me tues pas maintenant, je jure que je te tuerai un jour.» De nos jours, ce garçon est devenu un homme près de la retraite. C’est Paoli, le directeur de la DGSI, le grand patron des services de renseignement intérieur. Il n’a pas oublié sa promesse. Son désir de vengeance est intact, il recherche toujours Al-Mansour après avoir liquidé, dans une opération illégale, un de ses fils, qui menait des opérations terroristes. L’autre fils d’Al-Mansour, Assan Bakiri, est professeur de théologie médiévale à l’université. Il donne aussi des cours gratuits d’arabe. Il profite de ces cours pour endoctriner des jeunes sans avenir de la cité des 3000 à Aulnay sous Bois. Il monte une opération kamikaze ayant pour but de se faire exploser, avec cinq autres recrues, dans des attentats à la bombe simultanés dans les six gares parisiennes, un vendredi 13. Le nom de code du projet est Dawa ou plus exactement da’wa, qui signifie « l’appel ». Appel à répandre l’islam. Par extension il prend le sens d’appel à la subversion. Mais les desseins secrets d’Assan ne sont pas si secrets. Bon nombre de gens ont appris ou deviné qui est derrière ces attentats annoncés par une vidéo sur Internet. La tâche du terroriste va être compliquée.

Le livre est un beau pavé de près de 500 pages. Il est touffu. L’auteur décrit simultanément:
– Une longue histoire de haine et de vengeance se déroulant sur plus de 50 ans.
– Une banlieue défavorisée, sans avenir, où règnent le désespoir et le ressentiment. Véritable bombe sociale, plus dangereuse que celles des terroristes.
– Les ambitions et les magouilles des hommes politiques plus préoccupés par leur carrière que par le service de la France.
– Les manœuvres géopolitiques, pas franchement amicales, d’autres états tels que le Qatar ou les États-Unis.

Ça fait beaucoup ! Il ne faut pas perdre le fil. D’autant plus que les personnages sont nombreux. Il n’y a pas franchement de personnage principal, il y a plusieurs personnages d’égale importance qui apparaissent régulièrement tout au long du roman. Il n’y a pas non plus de bons ni de méchants. L’auteur expose tour à tour les motifs de chacun. Même les terroristes ne sont pas décrits comme d’odieux assassins sanguinaires. Eux aussi ont des raisons d’agir de la sorte.

Même s’il est question du passé, celui de l’Algérie au moment où elle était française, le livre est très actuel. Il est beaucoup question de politique. Ils ne sont pas expressément nommés mais on pourrait mettre des noms de responsables politiques actuels à la place de certains personnages du livre. Notamment le Président et le Ministre de l’Intérieur qui manigance pour devenir Premier Ministre. Toute ressemblance avec des personnages réels n’est pas vraiment une pure coïncidence.

La peinture de la société française est critique. L’unité nationale se désagrège. -Malgré ça, dans les milieux politiques, on combine, on grenouille, on échafaude des pièges pour les concurrents, pour satisfaire des ambitions de pouvoir. Alors que dans les cités périphériques abandonnées sévissent les trafics et la prostitution comme moyens de survie.

Dans les élites politiciennes la trahison est courante comme celle du conseilleur de la candidate à la présidence. C’est dans les cités de banlieue qu’on trouve des amitiés indéfectibles, jusqu’à la mort. D’un autre côté, l’auteur montre que l’amour est l’antidote à la fascination de mort. Quand on aime on n’a plus envie de mourir.

Dawa est un état des lieux de la société française actuelle, avec une vision pessimiste et inquiétante. Dans cette société en décomposition, seuls les sentiments peuvent sauver les hommes du désastre. Malgré sa densité, ce roman reste toujours intéressant même pour ceux qui sont allergiques à la politique. Ils seront accrochés par les destins de tous ces individus issus de milieux différents. Certains se battent pour le pouvoir, d’autres pour se venger et d’autres encore pour survivre ou mourir héroïquement.

Ce livre est un cri d’alerte salutaire d’un auteur en colère de voir la France dans cet état.

Extrait :
— Je pense que le problème de ce pays n’est pas de nature culturelle ou idéologique, mais sociale. Vous avez parfaitement le droit d’avoir une vision magique du monde et d’être convaincue, à l’image de tous vos collègues, que tout ira mieux lorsque vous serez aux affaires. La réalité, dont les gens comme moi ont le devoir de se préoccuper, c’est que les choses continueront à se dégrader, drones américains contre djihadistes, tant que dix à vingt pour cent des Français croupiront dans un état de misère morale et économique. Il n’y a pas de guerre des civilisations, d’islam contre les valeurs occidentales. Il n’y a que des pauvres, des culs-terreux au front épais et à la gamelle creuse, dont la religiosité est un réflexe de fierté infantile, une tentative de reconquête de soi face à un consumérisme qu’ils identifient aux États-Unis et à Israël, parce qu’ils continuent à s’appauvrir pendant que la rente engraisse. Vous pouvez rire, mais croyez-vous que les talibans existeraient si le PIB des zones tribales était dix fois supérieur à ce qu’il est ? Éduquez-les, soignez-les, occupez-les, vous ne rencontrerez plus beaucoup de candidats au martyre ou à l’émeute.

 Éditions Robert Laffont : vidéo de présentation du livre

Ma note : (4,5 / 5)

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7 réponses à Dawa – Julien Suaudeau

  1. Satrape dit :

    J’allais justement te dire que la politique me freinait pour m’intéresser à ce livre et tu as su enlever ce doute par ton dernier paragraphe, donc je le note avec plaisir. Merci pour cette découverte.

    • Ray dit :

      Effectivement le livre peut se lire comme un simple thriller mais en faisant abstraction de toute notion politique on perd une partie importante et même essentielle de la dimension sociale du roman.
      Merci pour ton commentaire.

  2. sergiocalamai dit :

    Je viens de terminer cet excellent bouquin où l’auteur explique très bien pourquoi ce beau pays qu’est la France n’est pas prêt de sortir de la m… dans laquelle elle est est engluée depuis les années 90 : politiciens corrompus (pléonasme), les banlieues, le pouvoir, l’argent. La France est un vieux pays que nos hommes politiques ne veulent surtout pas réformer car il perdrait ce pourquoi ils se sont lancer en politique, le pouvoir.
    Si seulement ces terroristes avaient un peu plus de jugeotte et faisaient sauter l’ENA cela rendrait un grand service à notre pays qui se meut doucement mais surement.

    • Ray dit :

      Le livre est sorti en 2014, il était prémonitoire. Concernant votre dernière phrase, je vous ferais remarquer qu’en général les terroristes ne se lancent pas dans des actions qui rendraient service aux populations. L’ENA peut être tranquille, elle ne sera jamais visée ! 😉

  3. sergiocalamai dit :

    lire dans mon précédent commentaire : qui se meurt doucement à la place de qui se meut doucement

  4. sergiocalamai dit :

    Je suis malheureusement d’accord avec vous et ce n’est pas les attentats d’aujourd’hui à Bruxelles qui vont vous contredirent.
    Encore merci pour vos billets qui me poussent à lire des livres que je n’aurais sans doute pas remarquer.

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