Meutres en majuscules – Sophie Hannah

Par Michel Dufour

meurtresenmajusculesDate de publication originale : 2014 (The Monogram murders)Hannah
Date de publication française : 2014 (Éd. du Masque)
Genre : Enquête
Personnage principal : Hercule Poirot

C’est la première fois que les héritiers d’Agatha Christie (ACL, soit Agatha Christie Limited) autorisent un auteur à écrire une nouvelle aventure d’Hercule Poirot. Sophie Hannah est connue en Angleterre pour ses recueils de poésie, ses œuvres pour la jeunesse, particulièrement les enfants, et ses romans policiers : entre 2006 et 2014, par exemple, elle écrit neuf romans de la série Waterhouse et Zailer, conjoints et policiers. Née en 1971 à Manchester où elle enseignera par la suite, diplômée en langue espagnole et littérature anglaise, Sophie Hannah vit présentement à Cambridge avec son époux et ses deux enfants. Elle cherche à éviter, dans ses romans, les modèles de meurtres habituels motivés par des raisons plus ou moins bonnes, et s’efforce plutôt de trouver des motifs originaux dans les méandres tarabiscotés de notre esprit. Polars surtout psychologiques, donc, pourrait-on dire.

Si The Monogram Murders a reçu un accueil dithyrambique aux États-Unis, selon Michel Bélair du journal Le Devoir, il m’a semblé que le public francophone l’avait reçu plus froidement. D’éminents collègues ont même avancé que ce Poirot était un navet. Pourtant, Sophie Hannah, qui a lu dans sa jeunesse tous les Poirot avec bonheur (j’aurais le goût de dire comme nous tous), confie qu’elle a « personnellement l’impression de rendre hommage à Agatha Christie en écrivant une enquête de Poirot qui ressemble vraiment à une enquête de Poirot ». Comment juger cette résurrection de notre cher Hercule ?

Dans un grand hôtel londonien, le Bloxham, deux femmes et un homme sont trouvés sans vie dans leur chambre respective, fermée de l’intérieur : les trois sont étendus sur le sol dans la même position, sans violence apparente, et on pourrait penser à un triple suicide si ce n’était la présence d’un bouton de manchette en or gravé des initiales PIJ enfoncé dans leur bouche. Poirot, dans le but de prendre des vacances, s’est retiré dans une confortable pension londonienne où il a fait la connaissance de l’inspecteur Catchpool, de Scotland Yard, avec qui il dîne de temps en temps au Pleasant’s Coffee House, renommé justement pour son café et sa cuisine, malgré l’aspect rébarbatif de l’établissement. Un soir de février 1929, Poirot est attablé quand il est perturbé par l’arrivée spectaculaire d’une jeune femme, une dénommée Jennie, en crise apparente de panique, persuadée qu’on veut attenter à sa vie. Elle commence à se confier à Poirot, puis elle s’enfuit aussi rapidement qu’elle était arrivée. Or, c’est cette même soirée que Catchpool est chargé d’enquêter à l’Hôtel Bloxham où il constate la mort des trois voyageurs. En peu de temps, lorsque les deux amis se retrouvent à la pension, Poirot établit un rapport entre les deux événements. Bouleversé par la jeune femme qu’il a rencontrée et excité par l’énigme de ces trois meurtres, Poirot renonce à ses vacances.

D’abord, cette enquête de Poirot ressemble-t-elle à celles écrites par la reine du crime? Difficile de répondre catégoriquement à cette question, parce que ma lecture des Agatha Christie date de très longtemps et que, depuis cette époque, la série télévisée des Poirot de David Suchet, souvent très librement inspirés des romans et des nouvelles, ont rempli notre mémoire mur à mur. Suchet est devenu Poirot comme Jeremy Brett est devenu Holmes. Cela concédé, on a vraiment l’impression que Sophie Hannah a saisi les principaux aspects des romans originaux : on apprend beaucoup dans les pubs ou les auberges, la vie des pasteurs est souvent ambigüe, les alibis qui paraissent les plus solides nécessitent un réexamen, la clé d’une énigme réside souvent dans le passé, les cimetières campagnards distillent une ambiance funeste et ce qui s’y passe n’est pas toujours très catholique (surtout qu’ils sont protestants); puis, même en vacances, Poirot ne se départit pas de sa vanité et le jeune flic de Scotland Yard, Edward Catchpool, lui sert misérablement de faire-valoir; enfin, le dénouement s’effectue en présence de tout le monde et Poirot brille comme un virtuose.

Par ailleurs, le problème est bien posé et, dès le début, nous embarquons facilement : l’énigme titille nos propres cellules grises. Les personnages du village de Great Holling, nombreux il est vrai, ne manquent quand même pas de consistance. Les récits des témoins ne sont pas faciles à synthétiser car plusieurs de ces témoignages se contredisent au lieu de se compléter. Cela dit, et compte tenu qu’il ne s’agit pas d’un simple divertissement au sens où l’intelligence, du moins l’attention du lecteur est requise, j’ai eu du plaisir à retrouver cette atmosphère déjà connue.

Cependant, je me permettrai d’émettre quelques réserves : le personnage de Catchpool, même maltraité par Poirot, est trop naïf pour attirer notre sympathie. Scotland Yard me semble éprouver quelques problèmes de recrutement. Poirot lui-même a l’habitude d’être vaniteux, mais je l’ai trouvé ici nettement méprisant, reprochant à bon droit quelques bourdes du jeune inspecteur, mais le remerciant ironiquement de bons coups malgré lui, des commentaires, par exemple, qui ont donné une idée à Poirot, alors que ces remarques de Catchpool n’avaient aucun rapport avec l’idée que Poirot prétendait en avoir tiré. Il me semble que Poirot, sévère à l’occasion, manifestait du respect pour Hastings ou pour Japp. Certains aspects des deux principaux personnages m’ont donc un peu indisposé. Hannah a probablement voulu injecter de l’humour dans la description de la relation Poirot/Catchpool; pour moi, cet humour était mal placé.

Mais voici le plus grand irritant : la critique négative que j’ai lue le plus souvent prétendait que la solution était trop complexe, trop tirée par les cheveux. Pour quelqu’un qui a lu attentivement, ce n’est pas si complexe, et pour qui affectionne les rebondissements, la solution n’est pas trop sophistiquée. Pour moi, le problème est ailleurs : Agatha Christie donnait de la densité à ses personnages en montrant les manifestations de leurs sentiments, de leurs désirs, de leurs passions, de leurs idées aussi. Fort bien, nous sommes des êtres de chair et de sang. Mais les faits que relevait Poirot pour les inscrire dans une séquence significative qui le menait au juste dénouement ne se réduisaient pas à des faits psychologiques. Hannah, en partie, joue avec les heures et les lieux, mais l’importance accordée à des motivations psychologiques, rares par leur intensité, leur complexité et leur persévérance, décourage un peu le lecteur. Dans un polar à énigme, on aime être défié par le détective (on se souvient des défis au lecteur d’Ellery Queen) et avoir quelque chance de le devancer dans l’élucidation de l’énigme. Le lecteur est actif; il ne se repose pas comme dans un roman de gare qu’on peut lire distrait, même en somnolant. Mais quand les élucubrations psychologiques prennent trop de place, c’est comme quand l’assassin est un fou ou un extra-terrestre : tout est alors possible et ça ne sert à rien de chercher à découvrir la clé du problème. Il y a un peu de ça dans ce roman. A force de vouloir être originale, l’auteure ou bien décourage le lecteur et le rend passif, ou bien frustre les plus tenaces.

Extrait :
− Je serais heureux de vous prodiguer quelques conseils, si je le puis, mademoiselle, reprit Poirot.
− Vous êtres très gentil, mais personne ne peut rien pour moi, répondit Jennie en essuyant ses larmes. J’aimerais tant qu’on m’aide, oh oui, plus que tout. Mais il est trop tard. Je suis déjà morte, comprenez-vous, ou cela ne tardera guère. Je ne pourrai pas toujours me cacher.
Déjà morte… Ces mots jetèrent à nouveau un froid sur l’atmosphère de la salle.
− Alors, comprenez-vous, personne ne peut me venir en aide, continua-t-elle, et même si c’était possible, je ne le mériterais pas. Mais… je me sens un peu mieux, avec vous assis à ma table.
Elle avait croisé les bras sur sa poitrine, pour se réconforter ou pour tenter, en vain, d’empêcher son corps de trembler, et n’avait pas touché à son thé.
− Je vous en prie. Restez. Il ne m’arrivera rien tant que je parlerai avec vous… C’est déjà ça, avoua-t-elle.
− Mademoiselle, ce que vous dites là est fort inquiétant. Vous êtes en vie, et nous devons faire le nécessaire pour que vous le demeuriez. Je vous en prie, racontez-moi…
− Non ! protesta-t-elle, les yeux écarquillés, en se recroquevillant au fond de sa chaise. Non, vous ne devez pas intervenir ! Rien ne doit être tenté pour empêcher l’inévitable. Quand je serai morte, justice sera faite, enfin.

Ma note : (3,5 / 5) meurtresenmajuscules-amb

 

 

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