Les yeux plus grands que le ventre – Jô Soares

Par Michel Dufour

lesyeuxplusgrosDate de publication originale : 2011 (As Esganadas) Soares
Date de publication française : 2013 (édition des Deux Terres)
Genres : Enquête, humour
Personnages principaux : Noronha (commissaire principal – Esteves (policier portugais)

En février 2011, au Club des polarophiles québécois, j’avais commenté A Samba for Sherlock, que j’avais lu en anglais, parce qu’il n’était pas encore traduit et qu’on m’avait recommandé avec enthousiasme le roman et son auteur. Jô Soares (1938- ), à Rio de Janeiro, et même dans le pays, est une personnalité qui ne laisse pas indifférent et qui a plusieurs cordes à son arc: peintre, musicien, journaliste, écrivain, dramaturge et comédien au théâtre et à la télé. Depuis 2000, il anime un talk show quotidien à la David Letterman (Programa do Jô). Ses romans sont caractérisés par un humour qui frise le surréalisme. Dans Élémentaire, ma chère Sarah (traduction très libre de A Samba for Sherlock, ou O Xango de Baker Street, 1995), Soares se limitait à un humour britannique, ironique mais réservé; dans Les yeux plus grands que le ventre[1], il se laisse aller de façon plus débridée et ne recule devant aucune outrance.

A Rio dans les années 1930, un tueur en série s’attaque à des grosses femmes qu’il gave, étouffe et mutile. Comme les quatre premières victimes viennent d’un milieu aisé, le commissaire Mello Noronha doit y voir de près, d’autant plus qu’il est talonné par le chef de police, Filinto Muller, lui-même harcelé par le dictateur Getulio Vargas, fondateur de l’Estado Novo en 1937, un État nouveau qui garantit l’égalité de tous en supprimant tous les partis politiques. Le second de Noronha, l’élégant Calixto, qualifié dans un certain milieu de Monsieur Bonnes-Manières, aurait préféré devenir couturier, et on le comprend. Maislesyeux-amb Noronha peut compter sur Tobias Estevez, un ancien policier portugais, bon ami de Pessoa, recyclé en pâtissier; aussi sur la jolie journaliste Diana de Souza Talles, qui a couvert la guerre civile espagnole et n’a pas froid aux yeux; et sur Othelo Battisco, l’ex-clown nain Rodapé, qui chante le personnage d’Alberich (L’Or du Rhin) au Théâtre Municipal, et dont deux amantes ont été victimes du tueur impitoyable.

Ce tueur, c’est le maigre et longiligne Charon Eusebio, pdg de la plus grande entreprise funéraire de Rio, amateur de musique classique et de cuisine portugaise, qui n’en finit plus de tuer sa mère à travers toutes les grosses femmes qui la lui rappellent, entre autres Malgorzata Tolowski, une prostituée polonaise dodue vouée aux plaisirs de la bouche; Greta SüBeschlitz, une supposée attachée culturelle de l’Allemagne, qui dirige, en réalité, un réseau d’espionnage pronazi; et une nonne clarisse, sœur Maria Auxiliadora, qui ne demande pas mieux que de croire Charon, déguisé en confesseur franciscain, qui lui affirme que la gourmandise n’est plus un péché capital et que, au contraire, manger est devenu une pénitence recommandée, précisément dans son cas.

Soares profite de l’enquête un peu bidon pour nous présenter une galerie de personnages désopilants qui s’agitent dans différents quartiers de la ville : les habitués des opéras de Wagner au Théâtre Municipal (chef-d’œuvre de l’art nouveau, construit en 1909); les abonnés aux quartiers chauds où on ne s’aventure pas impunément la nuit : les amateurs de grandes places où le café est bon, le café Lamas, par exemple, sur le largo do Machado; ceux des courses automobiles; les religieuses du monastère des Clarisses… En prime, il nous livre quelques bonnes recettes de la cuisine portugo-brésilienne et souligne des nouveautés technologiques importantes dont la radio comme instrument de propagande et de publicité. Plus que dans son pastiche de Sherlock Holmes, l’auteur se livre à une description critique de la société brésilienne qui ressemble de plus en plus aux régimes autoritaires qui ont du succès en Europe à cette époque. Cette critique se déploie avec un grand sourire, parfois un peu jaune, dont ne se départit jamais l’auteur.

Dans la Samba pour Sherlock, l’enquête, bien que fantaisiste, restait l’essentiel, puisque le sujet était précisément Sherlock. Dans ce roman-ci, l’enquête est un prétexte à l’ironie et à la critique. Pour la même raison qu’on ne lit pas Les Onze mille verges d’Apollinaire pour s’exciter, on ne lit pas ce roman de Soares pour être impressionné par Tobias Esteves ou bouleversé par l’histoire : c’est trop gros pour être vraisemblable. Mais j’imagine que les lecteurs brésiliens et les amateurs de Soares doivent éprouver un plaisir particulier à reconnaître leur ville et plusieurs personnages de leur vie sociale, politique et médiatique, en dépit d’un décalage temporel qui n’abuse personne.


[1] ou Meurtres et autres sucreries (Hurtubise)
 

Extrait :
« Ma fille, à quand remonte votre dernière confession ?
− A hier.
− Et quel péché grave avez-vous commis depuis hier ?
− J’ai été gourmande, mon père.
− C’est un péché capital, ma fille, et qui peut devenir mortel ! dit Charon d’un ton sévère.
− Je sais, je sais ! Mais j’ai beau prier, je n’arrive pas à me délivrer de cette tentation. Il me suffit de voir une friandise et je ne résiste pas. Parfois, les sœurs m’offrent une tranche de gâteau au chocolat et avant de m’en rendre compte j’ai mangé tout le gâteau. Vous savez comment on m’appelle au monastère ?
− Dites-moi.
− La « sœur Goulue » !
Charon toussote pour s’empêcher de rire.
« Ma fille, savez-vous ce que veut vraiment dire péché mortel ?
− Bien sûr. Que, quand je serai morte, j’irai tout droit en enfer.
− Je crois que l’adjectif « mortel » peut exprimer quelque chose de plus immédiat.
− Que voulez-vous dire ? demande Maria Auxiliadora, anxieuse.
− Calmez-vous. Chaque chose en son temps. D’abord, sachez que je suis porteur de bonnes nouvelles. Si je suis venu aujourd’hui, c’est pour accomplir une mission spéciale. Un émissaire du Vatican m’a confié en secret une copie de toutes récentes Litterae apostolicae, autrement dit une bulle papale. Le titre en est : Gourmandise. Indulgentia de obesitate. Dans ce texte, le souverain pontife explique que la gourmandise, ou gastrimargie, ne doit plus être considérée comme un péché. »

 Vidéo de présentation du roman

Ma note : (4 / 5)

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