Le château du lac Tchou-an – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

lechateaudulacDate de publication originale : 2004 (Fayard) lenormand
Date de publication française : Enquête, historique
Genres : Enquête, historique
Personnages principaux : Juge Ti

On sait que j’aime bien Frédéric Lenormand : la précision de ses informations historiques et l’embrouillamini apparent de ses intrigues sont toujours portés par une écriture claire et légère. C’est aussi vrai de sa Leonora à Venise, que des aventures de Voltaire ou du juge Bao. J’avais donc hâte de me lancer dans son interprétation du juge Ti, magistrat chinois du VIIe siècle, reconnu pour sa faculté de déduction, que le néerlandais Robert van Gulik nous a fait connaître à travers 24 enquêtes qui occupent 17 volumes, de 1957 à 1968. Dans mon jeune temps, j’avais eu beaucoup de plaisir à fréquenter cette espèce de Sherlock Holmes chinois, charmé par le dépaysement historique et géographique (la Chine des Tang), satisfait par l’universalité de sa logique déductive, valorisée par le prestige de Confucius qui démystifiait les légendes et les superstitions par la science et la philosophie.

De 2004 à 2012, Lenormand a écrit une vingtaine de juge Ti (pas confondre avec les aventures du juge Bao, dont Un Thé chez Confucius, sous les Song, au XIe siècle, et appartenant au genre littéraire chinois wuxia, plus porté sur l’action que sur la méditation et les prouesses de l’esprit).

668 après Jésus-Christ, en route vers la ville de Pou-Yang où l’empereur l’a affecté, Ti et son homme à tout faire Hong Liang sont surpris par la crue des eaux et doivent se réfugier à l’auberge du Héron-Argenté, le temps que la tempête se calme et que sa jonque soit réparée. Au matin, les eaux poussent vers l’auberge le cadavre d’un marchand de soieries. Ti l’examine et conclut à un assassinat. Puis, à la recherche de plus de confort et de protection contre les inondations, il demande à être hébergé au château du lac Tchou-an, protégé par la déesse des eaux. Le juge n’est pas particulièrement croyant, mais aussi bien mettre toutes les chances de son côté. A partir de certains indices, comme le fait d’être mal nourri, il observe que ses hôtes ont des comportements étranges et que la famille semble dissimuler un secret terrifiant. Le grand-père semble un peu fou, les époux se disputent en public, le mari boit, l’épouse serait aujourd’hui taxée de bipolaire, le garçon a un côté absent, et l’agréable jeune fille expose une cuisse légère. Les événements se précipitent : un bonze est tué à son tour, les hôtes cherchent à se sauver; le juge Ti est sauvagement attaqué, et une servante est retrouvée au fond de l’eau, appesantie par une dizaine de lingots d’or cachés dans son manteau transformé en baluchon. Ti en perd son latin; une pie voleuse le remet en selle. Il lui semble enfin tout comprendre. Sauf qu’il semble aussi que toute la famille Tchou, le juge Ti et Hong Liang sont victimes d’empoisonnement. Comment Ti pourra-t-il triompher d’un assassin cruel et machiavélique? Quant à celui qui a voulu tuer le juge, une condamnation sans appel le châtie : Ti se souvient sans doute d’un vieux proverbe chinois selon lequel il est souvent plus facile de mourir pour une femme que de vivre avec elle.

Le rythme est lent et ne conviendra pas aux lecteurs pressés. L’intrigue est passablement tarabiscotée, flirte une peu avec l’irrationnel (une certaine mythologie poétique orientale), mais ces allusions n’entravent en rien la rationalité de la solution, même si le hasard a aussi bien servi le juge que sa puissance déductive. On me permettra une réserve : d’après mes souvenirs, le juge Ti de van Gulik était noble, plutôt sérieux et n’aurait pas confisqué, pour le dédommager de sa peine, un lingot d’or ou un cahier d’estampes rares. Et, surtout, il est rarement de mauvaise foi ou ridicule. Lenormand me paraît avoir injecté un peu de Poirot à ce juge, comme pour le désacraliser, de peur que les lecteurs trouvent l’histoire et la personnalité du juge trop sérieuses.

Extrait :
Durant la nuit, le juge Ti rêva qu’on l’enterrait vivant. Le linceul pesait sur son visage. Des tombereaux de terre commençaient à le recouvrir. Il se sentait sombrer dans le néant. Il se réveilla en sursaut. La pièce était noire. Il n’arrivait plus à respirer. Il ne lui fallut qu’un instant pour se rendre à l’évidence : quelqu’un plaquait un coussin sur sa tête pour l’étouffer !
À force de se débattre, sa main palpa l’ouvrage sur Lao-Tseu qui avait facilité son ensommeillement. Dans un ultime sursaut, il en applique un coup vigoureux sur le crâne de son assaillant. La philosophie eut un effet radical: l’agresseur fit un bond en arrière. Le magistrat rejeta le coussin et reprit haleine.
Il avait reçu dans sa jeunesse une formation aux arts martiaux. Ses enquêtes musclées dans les bas-fonds lui avaient permis de se conserver et d’appliquer ses connaissances dans ce domaine. Il prit la position dite du « tigre furieux » pour s’élancer sur son adversaire. Celui-ci lui envoya son pied dans l’estomac. Le juge Ti adopta la position dite de « l’escargot dans sa coquille » et se recroquevilla en geignant.

Ma note : (4 / 5) lechateaudulac-amb

 

 

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