Un Thé chez Confucius – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

unthechezconficiusDate de publication originale : 2012 (Picquier) lenormand
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Juge Bao

J’aime bien cet écrivain qui a créé plusieurs séries aux thématiques différentes, dont les romans sont toujours traités avec intelligence. Mon premier contact avec Lenormand, alors qu’il utilisait encore pour sa série vénitienne le pseudonyme de Loredan, c’est Leonora agent du doge (Fayard 2008) : polar historique captivant qui se passe dans la Venise du XVIIIe siècle, après la mort de Vivaldi et avant celle de Goldoni, cette Venise des parfums, des épices, des couleurs, de la licence et des cafés ouverts presque toute la nuit sur la Plaza San Marco; rivale prestigieuse de Paris et de Vienne (voir Le Club des Polarophiles québécois). Puis, vous trouverez sur Sang d’Encre Polars les comptes rendus des deux premiers romans de la série Voltaire enquête, La Baronne meurt à cinq heures (coup de cœur) et Meurtre dans le boudoir, deux romans historiques et humoristiques remarquables. Je n’ai pas encore mis la main sur la série du Juge Ti (Lenormand a eu la permission de prolonger l’œuvre de Robert van Gulik), mais j’avais hâte aussi de rencontrer le Juge Bao, dont les premières aventures chinoises se déroulent sous la dynastie des Song, à la fin de l’hiver 1037.

Au service de l’Empereur, le juge Bao Tcheng, enquêteur itinérant, est envoyé en mission dans l’ancienne capitale prestigieuse des Tang, la ville de King-tchao, où ont été signalées des disparitions de citoyens, trop nombreuses pour ne pas être suspectes. Flanqué de la tante Ma, expérimentée et débrouillarde, et de Goji, son garde du corps colossal, poilu et à la chevelure rousse, qui l’apparente à un diable dont la seule vue incite à prendre la fuite, Bao se rend à King-tchao. De cette capitale, il ne reste pas grand-chose, comme si la ville avait été victime d’une destruction systématique et massive. Installés pour la nuit dans une auberge assez louche, qui abrite aussi une prostituée aguichante, Glace Brillante, et un dangereux bandit, Tsien le Grêlé, nos héros participent à une bataille sauvage et sont témoins d’une évasion incompréhensible; premier indice, pourtant, d’une réalité difficilement imaginable. S’ensuivront mille péripéties parmi des personnages inquiétants et des phénomènes étranges, d’ailleurs souvent magiques en apparence, ce qui rebute l’esprit rationnel de Bao. Par exemple, alors qu’il tente de se reposer dans un palais offert par le gouverneur, prudemment enfermé de l’intérieur dans une pièce dont les ouvertures sont solidement barricadées, lucide et armé, Bao disparaîtra pourtant instantanément de la surface de la terre devant les yeux hagards de son homme de main, momentanément sorti de la maison pour satisfaire des besoins naturels. Sans parler des rencontres inusitées, dont cet illuminé qui se prend pour Confucius, ou Tchong-li, ce moine taoïste qui pratique toutes les religions, ou encore ce médecin pragmatiste qui a recours à la psilocybine pour réaligner ses patients écartés, plus efficace, selon lui, que les prières du moine. Ce n’est pas sans mal que Bao sortira de ce monde corrompu, hostile à tout étranger, surtout s’il s’agit d’un enquêteur. Bao aura donc la vie dure mais, quand il sera en mesure de riposter, ce ne sera pas avec le dos de la cuillère.

Lenormand pastiche dans cette série la littérature chinoise wuxia, qui apparaît en Chine vers le 2e siècle avant Jésus-Christ : au centre de ces récits, un chevalier errant, féru en arts martiaux et épris de justice, connaît des aventures rocambolesques dans le but de faire triompher le bien. Ce genre de romans d’aventures à grand déploiement, popularisés en France et en Angleterre au XVIIIe siècle, ont peu à voir avec les romans à énigmes qui mettent en vedette le Juge Ti. Même si Ti et son fidèle lieutenant peuvent déplacer beaucoup d’air, le cœur du récit est constitué par deux ou trois énigmes que Ti doit déchiffrer. Chez Bao, quelques problèmes à résoudre, évidemment, mais surtout des poursuites, des combats, des mouvements de foule extravagants, un peu de magie et, chez Lenormand en tout cas, une atmosphère inquiétante mais surtout bon enfant, qui m’a rappelé le Candide de Voltaire : malgré le sérieux des situations, on sourit souvent. Enfin, le dépaysement est certain, d’autant plus que fondé sur des informations historiques authentiques (la comparaison entre les conceptions philosophes, éthiques et esthétiques des Tang et des Song est intéressante), mais les rapprochements avec nos propres habitudes et notre propre société rendent cette histoire bien crédible malgré tout.
Très plaisant.

Extrait :
Bao Tcheng commençait à se faire une idée sur la façon dont le condamné avait disparu du Relais numéro un. Il décida d’y retourner pour vérifier sa théorie. Si les langues tardaient à se délier, il pourrait toujours brandir la menace de Goji-l’épouvantail.
Ce dernier était las de jouer ce rôle.
− J’aimerais que Votre Excellence cesse de me faire passer pour un être à moitié animal, ce n’est pas aimable pour ma mère.
− C’est ton emploi. Voudrais-tu que je te présente comme le fils d’une lingère et d’un éleveur de chameaux? Laisse les gens normaux périr de faim dans le caniveau et remplis-toi la panse grâce à la bêtise humaine. Si tu étais comme tout le monde, on t’aimerait mieux, mais on te nourrirait moins. De toute façon, tu ne seras jamais un Han.

Ma note : (4 / 5) unthechezconficius-amb

 

 

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