La baronne meurt à cinq heures – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2011 (J.C Lattès et France loisirs)
Genres : Enquête, Historique
Personnages principaux : Voltaire, Émilie du Châtelet
Prix :
Arsène Lupin du roman policier – Historia du roman historique
Biographie sur Babelio :
http://www.babelio.com/auteur/Frederic-Lenormand/4335

La marquise sort à cinq heures.
Breton, citant Valéry pastichant Balzac et le roman réaliste

Voilà un polar agréable à lire au cours d’une fin de semaine pluvieuse pour ne pas perdre le sourire. Depuis sa naissance à Paris en 1964, mais surtout depuis le moment où, à Madrid, en 1988, Lenormand écrivit cinq romans dont Le Songe d’Ursule qui lui valut le Prix Del Duca, notre auteur n’a pas arrêté d’écrire et il produit beaucoup. Deux séries de polars ont attiré mon attention : d’abord, il a obtenu l’autorisation de ressusciter le fameux Juge Ti, dont Robert van Gulik avait re-créé le personnage et les nouvelles aventures entre les années 50 et 67. Puis, la série Voltaire enquête dont le premier est cette Baronne qui meurt à cinq heures, la pauvre et, qui plus est, de quatre façons différentes. Alors qu’on connaît bien Jean-François Parot et les histoires complexes et bien documentées (deuxième moitié du XVIIIe siècle) du chevalier Nicolas Le Floch, Lenormand situe l’action de cette première enquête en 1733 : Voltaire n’a pas encore 40 ans. Pour illustrer très rapidement la comparaison qui s’impose, Lenormand écrit comme un littéraire, Parot comme un historien. Ce qui n’empêche pas Parot de multiplier les bons mots et Lenormand d’utiliser la correspondance de Voltaire et les Journaux et Mémoires de l’époque. Mais, on connaît mieux le XVIIIe siècle après la lecture du premier et on connaît mieux Voltaire et Madame de Châtelet après la lecture du second. Bref, on aura du plaisir à lire l’un et l’autre.

En 1733, Voltaire va aller vivre chez son nouveau mécène, Antoinette Desbordeaux, baronne de Fontaine-Martel. Par souci d’économie, Voltaire estime « qu’on n’est jamais si bien chez soi que chez les autres ». Et comme on se l’arrache, il ne se fait pas prier bien longtemps. « Vous êtes le plus bel ornement d’une femme », lui assure la baronne, mais il le sait très bien. Double catastrophe cependant : la baronne est empoisonnée, poignardée, égorgée et étouffée. Voltaire devra donc se trouver un autre gîte. De plus, le lieutenant général de police René Hérault menace Voltaire de dénoncer ses écrits séditieux s’il ne parvient pas à résoudre le meurtre de la baronne qu’il ne veut pas ébruiter dans la sphère publique. Voltaire a séjourné deux fois à la Bastille et il préfère des appartements plus distingués. La compagnie des policiers ne l’enchante pas non plus : « Un policier est pire qu’un jésuite : non seulement il est borné, mais il ne parle même pas latin! »

Au cœur de l’intrigue, une affaire de testament et d’héritage. Trois suspectes : la fille de la baronne, Madame d’Estaing, « une thaumaturge qui visitait les hôpitaux pour y porter la bonne parole auprès des fous, certainement les personnes les mieux habilitées à la comprendre »; la demoiselle de compagnie de la baronne, Victorine de Grandchamp, « sainte-nitouche qui cachait son jeu derrière ses mèches rousses »; et la jeune mademoiselle de Clère « qui nourrissait une inquiétante passion pour les confitures et les substances néfastes, deux domaines qu’il est périlleux d’associer ».

Recherche de documents, filatures, intimidations subies, meurtre supplémentaire, messages cryptés, _ Voltaire peut compter sur la fidélité de son secrétaire lourdaud , l’abbé Michel Linant, et surtout sur la brillante Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, tourmentée par les sciences et les mathématiques, féministe, débrouillarde et rusée. Quand Voltaire fait la mauvaise tête, elle l’accuse de priver la culture française de son rouage le plus important; c’est suffisant pour que notre héros se remette au travail : « Je ferais mieux de garder mes écrits pour moi et d’en priver le monde, mais je n’ai pas cette cruauté ». Émilie le séduit aussi par son intelligence et sa libre pensée : « Nos maris nous épousent pour leur plaisir. Si nous voulons en avoir nous aussi, nous devons prendre des amants ».

Écrite avec l’ironie et la vivacité des nouvelles de Voltaire, cette histoire soutient un certain suspense et ménage des rebondissements dignes des romans du XVIIIe siècle. Comme on sait que Voltaire va encore vivre une quarantaine d’années, on ne craint pas pour sa vie. Mais l’élucidation des énigmes est bien menée; la beauté du style ne néglige pas la cohérence de l’intrigue.

Nos détectives sont sympathiques et Émilie, qui deviendra bientôt son amante, s’efforce de détourner le philosophe de lui-même avec plus ou moins de succès : « J’ai eu dans ma vie un homme bon, un homme beau et un homme aimable. Il me manque quelque chose. _ Un homme brillant? suggéra Voltaire. Pour l’homme modeste, elle allait devoir attendre encore ».

Du talent à revendre!

Ma note : (4,5 / 5)
coup de cœur

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