Le puits – Daniel Lessard

Par Michel Dufour

lepuitsDate de publication originale : 2014 (Éd. Pierre Tisseyre)lessard
Genres : historique, enquête policière
Personnages principaux : Ryan O’Farrell (soldat) – Prudent Gagnon (policier)

On connaît bien, au Québec, le journaliste politique Daniel Lessard (Radio-Canada). J’ai suivi ses reportages avec attention depuis plus de vingt ans. L’année de sa retraite (2011) est aussi l’année où il publie le premier tome d’une trilogie romanesque, Maggie, qui sera suivie de La Revenante et de Le Destin de Maggie. Ces romans du terroir s’enracinent dans la région de la Beauce québécoise où est né et a grandi Lessard. Cette même région servira de décor au premier roman policier de Lessard, Le Puits.

Saint-Benjamin en Beauce, de 1942 à 1946, moins de 1000 habitants, la plupart des cultivateurs, mais aussi le curé, le maire, le propriétaire du magasin général. Domination de la religion catholique, donc le curé est pratiquement plus important que le maire. Surtout quand Maurice Duplessis (Union nationale) est au pouvoir. Duplessis et le cardinal Villeneuve mènent une guerre sans merci aux communistes, c’est-à-dire aux syndiqués, aux libéraux, aux athées, aux intellectuels, aux étrangers, bref à tous ceux qui ne votent pas en faveur de l’Union nationale.

Les femmes célibataires font presque partie de cet ensemble-là. Par exemple, la belle et sauvage Rachel Brennan, presque 30 ans, qui vit seule dans une cabane sur le rang Watford. Victime de la concupiscence des hommes et des médisances des femmes du village. Surtout depuis qu’elle semble s’être attachée à un autre Irlandais, Ryan O’Farrell, parti pour la guerre en 1942. Un beau matin, on la découvre nue, tête première dans le puits derrière la maison. Rachel n’était ni somnambule, ni alcoolique, ni suicidaire. Un accident ? On imagine mal Rachel se rendre à son puits au beau milieu de la nuit, toute nue. Le maire Médée Lévesque et le curé Aldéric Vallée, sans doute pour sauvegarder la réputation du village, peut-être aussi pour d’autres raisons moins avouables, déconseillent une enquête et feront disparaître le rapport du coronaire. On répandra l’opinion qu’il s’agit d’un accident qu’on aurait intérêt à rapidement oublier.

Quand Ryan revient d’Europe et qu’on le met au courant de la situation, il décide de mener une enquête avec le policier Prudent Gagnon, son ami Fidélin, et la sœur de Rachel, Maeve. En reconstituant les allées et venues de chacun, en interrogeant les suspects ne serait-ce que pour mesurer leur résistance ou pour les mettre en contradiction les uns avec les autres, on finit par arrêter et mener à son procès l’antipathique et violent Odias Bergeron, probable responsable également des vols d’animaux. On le juge pour le meurtre de Rachel. Mais Odias est défendu par le très habile maître Rosaire Beaudoin, qui cherche à impliquer le curé Vallée. Le Pape Pie XII, par l’intermédiaire de Raymond Domingue, prêtre et directeur des affaires juridiques à l’Évêché de Québec, fait comprendre au juge Adélard Cliche que le jugement ne devrait pas tarder et qu’il doit blanchir définitivement la réputation du curé Vallée.

Le jugement est rendu par le jury; l’appel sera débouté par la cour du Banc du Roi et par la Cour Suprême du Canada. Est-ce dire que l’affaire est vraiment réglée ?

Telle est l’ossature, assez classique, de l’intrigue policière. Ça serait un peu maigre si ça s’arrêtait là. Ce n’est pas le cas. Le village de Saint-Benjamin et la vie de ses habitants apporte beaucoup de substance à l’histoire. Lessard, à travers la singularité de ce village, atteint une sorte d’universalité : qui n’a pas connu ces maires magouilleurs, ces curés opportunistes, ces cultivateurs généreux et leurs épouses courageuses, ces idiots du village, ces petites misères et ces grandes violences? Ni tout-à-fait blanc… ni tout-à-fait noir… Lessard ne nous dit pas comment ces gens sont, il nous montre plutôt comment ils agissent. Et, à travers tout ça, une belle et cruelle histoire d’amour : comment ne pas être touché par les lettres et les poèmes que Ryan expédie à Rachel, leurs rêves d’amour et leur désir d’enfin vivre ensemble, alors qu’il ignore ce que nous savons, à savoir qu’elle est morte?

Le roman est assez long (400 pages), mais Lessard le divise en une centaine de chapitres de 4 à 6 pages, ce qui est suffisant pour développer une thématique et assez court pour qu’on ne risque pas de s’y ennuyer. Les personnages sont nombreux, mais ils sont regroupés comme en grappes, par exemple Laurélie, Delbert, Odias, ou encore Robertine, Fidélin, Maeve. Ce contexte de la vie quotidienne à l’époque de nos parents ou de nos grands-parents, conforme à de vieux souvenirs qui ont tendance à s’estomper, éveille une chaleureuse nostalgie. Et, comme en prime, les lettres et le journal de Ryan nous font vivre de l’intérieur le débarquement en Normandie. La documentation est sérieuse. Enfin, la composition générale est simple et nous ménage quelques rebondissements de bon aloi.

Extrait : 
La nouvelle du retour de Ryan O’Farrell fait le tour de la paroisse, comme le vent qui s’infiltre dans les interstices. Le brave soldat blessé revenu pour rendre hommage à sa bien-aimée disparue. À l’exception des habitants du rang Watford, peu de gens le connaissent. Ryan n’a que très rarement mis les pieds au village. Quelle était la véritable nature de sa relation avec Rachel Brennan ? Personne ne le savait vraiment, sauf Dézeline, les Boily et les Lagrange. Au magasin général, le toujours subtil Léonidas Lapierre avait rapidement tiré une conclusion. « Deux Irlandais venus d’en dehors. Ils auraient pu choisir un autre endroit pour faire leurs cochonneries ! » Aujourd’hui, les gens ne souhaitent qu’une chose, qu’on enterre cette flaque fétide qui empeste la paroisse.

Ma note : (4,5 / 5)  lepuits-amb

 

 

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