Meurtre à l’hôtel Despréaux – Maryse Rouy

Par Michel Dufour

meurtrealhotelDate de publication originale : 2014 (Druide)Rouy-M
Genres : Enquête, historique
Personnage principal : Gervais d’Anceny, oblat

Née en France en 1951, Maryse Rouy est arrivée au Québec en 1975. Tout en étant enseignante, elle a poursuivi des études en littérature et en sciences médiévales, réalisé une maîtrise (Université de Montréal) sur la poésie des troubadours, et est devenue écrivaine québécoise depuis 1996. Au nom de Compostelle a remporté le prix Saint-Pacôme du roman policier en 2003.

Aujourd’hui, elle récidive dans le polar historique avec la première chronique de Gervais d’Anceny, Meurtre à l’hôtel Despréaux. En 1378, l’empereur germanique Charles IV rend visite au roi de France Charles V. Mathilde Despréaux, la riche veuve d’un important négociant en vins parisien, et nièce de Gervais d’Anceny devenu oblat à l’abbaye de Nocé depuis la mort de son épouse, produit un grand spectacle dans le cadre des réjouissances organisées en l’honneur de l’empereur et du roi. Devant l’hôtel Despréaux, une troupe de comédiens joue la prise de Constantinople par les Croisés. Épées et cimeterres volent bas jusqu’à ce qu’une jeune musicienne soit poignardée pour vrai.

Le suspect est malheureusement le jeune fils de Mathilde, Simon, qui était amoureux de la jeune fille : elle a été poignardée par le couteau de Simon, dont elle a prononcé le nom avant de mourir. C’est peu mais c’est suffisant : les gardiens de la paix sont réquisitionnés au service du roi et de l’empereur; donc, on n’a pas le temps de se livrer à une enquête complexe et il n’y a pas de témoin direct. Le jeune est arrêté et, comme il importe de boucler rapidement l’affaire, nul doute qu’il sera condamné à mort.

C’est pourquoi Mathilde demande à Gervais d’enquêter et de sauver Simon.
L’enquête est fastidieuse : Gervais cherche des informations susceptibles de contribuer à la défense de Simon. Aidé de Perrin, son ancien assistant occulte, il interroge le personnel de la maison Despréaux, les comédiens et musiciens qui ont participé à la fête, les parents de la jeune Guillotte de même que sa sœur Isabelle, mais partout il se heurte au silence agressif de ses interlocuteurs (si je puis dire !), apparemment convaincus que Simon est l’assassin. Il a beau se détendre par des sorties avec son petit-fils, Colin, se rasséréner par les bons plats de la cuisinière Pernelle et oublier la dure réalité grâce aux bons soins de l’amie de Mathilde, Jeanne Roussel, Gervais perd pratiquement tout espoir quand un témoin décisif, enfin trouvé, disparaît. Un audacieux stratagème sauvera peut-être Simon in extremis. Cependant qu’une cruelle déconvenue lui révélera le fin mot de l’histoire.

L’auteure a du plaisir à nous faire connaître les bas fonds de Paris, où se réfugient les truands et les pauvres qui n’ont pas la chance de servir dans une grande maison, aussi bien que la bourgeoisie commerçante de l’époque, dont le pouvoir d’influence n’est pas négligeable. Les objets sont décrits avec précision et, surtout, les personnages sont campés avec soin : une remarque par-ci, un geste par-là, les principaux acteurs de cette histoire bénéficient d’une finesse remarquable d’observation psychologique; en particulier, le personnage de Gervais, homme mûr qui approche la cinquantaine, pas un héros, mais rusé et courageux, enjoué avec sa famille, diplomate avec sa belle-fille, à l’aise avec les grands de ce monde, et pourtant quelque peu naïf dans ses relations avec les femmes, tout surpris de découvrir qu’un vêtement peut engendrer des rondeurs ex nihilo. Madame Rouy décrit avec sympathie et délicatesse les émois érotiques d’un homme de cinquante ans, ses gestes maladroits et ses délectations moroses. (Un oblat ne prononce pas les vœux des moines).

Trois lieux sont mis à contribution : nous traversons à cheval une bonne partie de la ville de Paris, du Grand Châtelet au Petit Châtelet, en passant par le Palais royal, et fréquentons hôtels et auberges plus ou moins recommandables; nous pénétrons dans une véritable maison bourgeoise de l’époque, l’hôtel Despréaux, ses chambres étroites, sa cuisine, la hiérarchie des domestiques, les ambiances; et nous côtoyons la vie des bénédictins à l’abbaye, lieu de silence et de prières, de jalousie et de mesquinerie aussi, où travaillent les copistes de la Bible, le bibliothécaire, l’infirmier, le cuisinier… L’intérêt de l’auteure pour le Moyen Âge se communique au-delà des décors. Et, pourtant, la dimension historique ne réduira pas la dimension dramatique au rôle de parent pauvre : l’enquête est bien menée et les derniers rebondissements interdisent toute accusation de polar prétexte.

Pour bien faire passer tout ça, la structure narrative est ingénieuse : Gervais est de retour au monastère après l’enquête qu’il a menée; d’une part, le prévôt adjoint du Châtelet de Paris lui demande de rédiger un compte rendu de cette enquête qui servirait d’exemple aux futurs sergents (première chronique de Gervais d’Anceny); d’autre part, à l’infirmerie du monastère, le vieil ami de Gervais, frère Godefroi, qui est sur le point de mourir, lui demande, comme faveur et bonheur ultime, de lui lire cette histoire au fur et à mesure qu’elle sera écrite. C’est ici que se situe le lecteur. Nous suivons le cours de l’enquête, en même temps que la vie quotidienne de Gervais au monastère, son amitié pour Godefroi, sa complicité avec le Père infirmier, ses démêlées avec le Père bibliothécaire, et son échange de services avec le Père prieur pour qui il résout le problème d’un vol de nourriture pendant le carême.

Il y a quelques années, j’avais eu beaucoup de plaisir à lire les aventures de frère Cadfael, héros des romans d’Ellis Peters (1977-1994), qui vit au monastère bénédictin de Shrewsbury, en Angleterre, dans la première moitié du XIIe siècle. Le roman de Maryse Rouy ressuscite une atmosphère analogue. Un plaisir semblable aussi : culture, intelligence et sens du jeu, que j’espère bien retrouver dans la deuxième chronique de Gervais d’Anceny, Voleurs d’enfants.

NB. Coup de chapeau également aux Éditions Druide qui ont accordé un soin particulier à l’aspect matériel de ce livre.

Extrait : 
Alors qu’il allait emprunter un bac pour la place de la Grève, d’Anceny vit Adam, le porteur de bois de la maison Despréaux, qui en descendait. Pris d’une impulsion, il le suivit. Il ne lui avait pas prêté attention dans la cuisine où il vaquait, anonyme, aux tâches les plus humbles, mais dans la rue il lui faisait un tout autre effet. C’était un homme costaud se déplaçant avec une certaine souplesse. Si dans les parages d’une cheminée, la force d’un individu chargé de bois passe inaperçue parce qu’elle va de soi, dans une foule, il était clair était plus puissant que le moyenne. Il ressemblait davantage aux gros bras de Perrin qu’aux gens servant d’ordinaire dans une maison bourgeoise. Bien qu’il se reprochât de le juger sur sa mine, dont l’homme n’était en rien responsable, Gervais ne put s’empêcher de lui trouver un faciès de truand.
Adam remonta la rue Saint-Landry et tourna dans la rue de la Colombe, comme Gervais commençait de le soupçonner. Parvenu Au Chien qui danse, il poussa la porte, entra et ne tarda pas à en ressortir, chassé à coup de balai. La maritorne de l’auberge, qui s’était contentée de menacer Gervais, sans doute à cause de sa prestance de bourgeois, ne s’était pas gênée avec le porteur de bois. Après sa sortie piteuse, Adam partit d’un pas rageur en direction de la rive gauche : il allait vraisemblablement essayer de trouver Les Joyeux Corneurs.
D’Anceny ramassa son courage pour affronter la harpie et poussa à son tour la porte de l’auberge. Avant qu’elle n’attaque, il lui lança de son ton le plus autoritaire :
− Au lieu de crier sans savoir, écoutez-moi !

Ma note : (4,5 / 5)meutrealhotel-amb

 

 

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