L’Île noire de Marco Polo – Aline Apostolska

Par Michel Dufour

lilenoireDate de publication originale : 2015 (Gallimard) Apostolska
Genres : aventure, thriller géographique
Personnage principal : Joséphine Watson-Finn, archéologue

Même s’il s’agit d’un premier thriller, Aline Apostolska n’est pas une nouvelle venue en littérature. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues (Elle Québec, Coup de pouce), elle a écrit pas moins de 30 livres en 25 ans : romans pour la jeunesse, livres artistiques, livres sur l’histoire, la mythologie et le symbolisme, sur le zodiaque et le cheminement vers soi-même. Née à Skopje, en Macédoine, en 1961, elle vit à Paris et à Orléans à partir de 1965 et s’installe au Québec en 1998 où elle travaille d’abord comme chroniqueuse à Radio-Canada.

L’Île noire de Marco Polo serait l’île de naissance de Marco Polo : c’est l’île de Korcula en Croatie, dans l’Adriatique, peu éloignée de Hvar où doit se rendre Joséphine Watson-Finn comme chargée de mission de l’Unesco. Mais, comme son jeune amant Terrence Mead, dit Terry, voulait participer à une course de planche à voile qui se déroulait à Korcula, un bref séjour sur cette île précédait la mission à Hvar. C’est là que l’imprévu les surprend : Joséphine découvre par hasard l’entrée d’un mystérieux souterrain sous la prétendue maison de Marco Polo et respire un puissant gaz qui l’assomme. La jeune Ksenia, guide à la maison de Marco Polo, raconte alors à Jo les événements étranges qui se passeraient dans ce couloir souterrain qui relie le jardin à l’église : des jeunes vierges devenues mères porteuses se seraient fait violer régulièrement par les adeptes d’une sorte de secte, et on ignore ce que deviennent les nouveau-nés. Touchée par ce récit, Jo décide de n’en rien dire à Terry et de faire toute seule sa petite enquête. Cependant, entre ceux qui ne savent rien et ne disent rien, et ceux qui savent et souhaitent se débarrasser d’elle, Jo n’avance pas beaucoup. Elle échappe à la mort, bien malgré elle, et de beaux hasards la serviront.

J’ai failli abandonner le roman au premier tiers. L’enquête n’avançait pas, Jo n’avait rien d’une brillante détective, et je déteste que de fulgurantes intuitions prennent la place du travail patient des petites cellules grises. Puis, remettant en question mon angle de lecture et me rappelant avec nostalgie des récits envoûtants de la mythologie grecque, j’ai commencé à lire cette histoire comme une sorte d’aventure d’Indiana Jones, à ne pas prendre trop au sérieux. J’ai ainsi pu me laisser aller aux magnifiques paysages que l’auteure décrit avec un vocabulaire très riche et j’ai été moins incommodé par le fait que la lourdeur de l’érudition sabote le rythme de ce qui aurait pu être un thriller véritable. Dans ce contexte, Joséphine Watson-Finn, jolie femme de la jeune cinquantaine, peut bien reprendre avec ardeur les vingt dernières années de sa vie pendant lesquelles elle s’est abstenue de toute vie passionnée avec un homme, se lancer tête baissée et cerveau en vacances dans des aventures pour lesquelles elle ne fait pas le poids, et se permettre de vivre à travers des structures mythologiques imaginaires les relations impitoyablement réelles auxquelles elle est confrontée. C’est une façon aussi de passer allègrement par-dessus les invraisemblances, dont cette altercation, plutôt académique, tout-à-fait déplacée, avec le maître de la secte au moment où la bagarre fait rage entre deux cents personnes qui cherchent à s’entretuer. Et sans parler du fait qu’un lieu secret si important pour la Gaia Inc. est si mal protégé qu’on peut le découvrir par hasard. Qui reprocherait à Indiana Jones ses comportements excentriques, ses pirouettes fabuleuses, ou les imprudences fatales de ses adversaires?

C’est le premier de 10 tomes des aventures de Joséphine Watson-Finn. L’écriture est de qualité, mais encore faut-il savoir comment se disposer pour apprécier le récit. Ce n’est ni vraiment un polar d’enquête ni vraiment un thriller à la Michaux. Plutôt un roman d’aventures, exotique par son cadre, agrémenté d’une touche de mystère, d’une pointe d’humour, traversé par une série de réflexions philosophiques pertinentes sur le monde d’aujourd’hui, et caractérisé par surdose d’érudition.

Extrait : 
Sur le sanctuaire plongé dans un noir de four règne la confusion la plus totale. Les participants se battent entre eux, ne sachant plus distinguer, parmi la foule qui grouille dans l’obscurité comme une colonie de fourmis égarées, les ennemis des complices. Ils sont prêts à tout pour sauver leur peau. Quant aux membres de la confrérie, privés de leur Grand Maître, ils laissent aller les ressentiments que, depuis longtemps sans doute, ils nourrissent les uns envers les autres, cherchant désormais à s’éliminer mutuellement. Au milieu des hommes cagoulés, le commissaire Gatin se bat lui aussi à coups redoublés, assailli de tous côtés.
Profitant du désordre, Terry rampe jusqu’à sa fiancée, la serre dans ses bras alors que Léo fonce de nouveau sur eux. Elle se sent prête au face à face qu’elle espère depuis qu’elle a eu connaissance des activités de son ancien compagnon. Toute culpabilité a désormais disparu en elle.
Terry, voyant le commissaire Gatin en difficulté, s’éloigne de Joséphine pour l’aider. Il ne peut pas entendre le dialogue qui se déroule entre Léo et sa fiancée.
− Pourquoi te mêles-tu de ça ? crie-t-il à Joséphine. Ça te regarde ?
Jo le défie du regard sans répondre.
(…)
− Tu es fou ! Gnoti seauton, hein, vénérable Grand Maître Cronos ?
− C’est génial, non ?
− Et qu’est-ce que c’est que cette bague ?
Léo serre le poing sous les yeux de son ex-fiancée comme s’il allait la frapper au nez avec son bijou.
− Ça, ça vient du Khan Kalili. C’est tout ce que j’ai pu ramener d’Égypte alors que j’étais venu te chercher.
Déstabilisée par ses paroles, Joséphine recule de deux pas.
− Sinistre Judas, dit-elle enfin, mâchoire serrée. Tu t’es trahi !
− Et alors ? ricane Léo.
− Tu as trahi le respect que tant de personnes avaient pour toi dans le monde. Tu n’es qu’un criminel.
Ivre de rage, elle le pousse aux épaules de toutes ses forces.
− Tout coule. Tout est vanité. Personne ne peut échapper à la force du destin. Rien avec excès… Foutaises, Léo !
− C’est ça que veulent les gens. Ils se foutent du savoir, ils veulent des réponses !
− Des réponses? À 55 000 dollars en petites coupures ? C’est toi qui souffles les réponses à cette pauvre Pythie ?
− Tu n’y es pas du tout. C’est une vraie voyante.
− C’est ça, oui ! Et moi, je suis la reine de Saba ! C’est juste minable !

Ma note : (4 / 5) lilenoire-amb korcula

 

 

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