L’affaire Myosotis – Luc Chartrand

Par Michel Dufour

laffairemyosotisDate de publication originale : 2015 (Québec Amérique)Chartrand
Genre : Thriller politique
Personnage principal : Paul Carpentier, chargé de mission

Luc Chartrand est bien connu du public québécois comme journaliste de politique nationale et internationale. À partir de 2006, il est correspondant pour Radio-Canada à Paris, spécialiste des affaires du Moyen-Orient. Au Québec, il travaille régulièrement pour l’émission Enquête. Pour écrire L’Affaire Myosotis, il a pris une année sabbatique : Chartrand travaille lentement et minutieusement, tenant à « faire naviguer ses personnages dans un univers qui est inspiré de la réalité, mais qui n’est pas la réalité ». Il reprend son personnage de Paul Carpentier, qui était apparu dans le premier roman de Chartrand, Code Bezhentzi (Libre Expression, 1998), journaliste, puis agent « discret » au service de différentes fondations qui comptent sur ses talents d’enquêteur.

Dans le cas qui nous intéresse Carpentier est engagé par une fondation financée par une riche israélienne, Sarah Steinberg, qui cherche à rapprocher Israéliens et Palestiniens. Il a épousé Rachel, une juive hassidique de Montréal et, pour réaliser sa mission, s’est installé en Israël depuis deux ans. Après plus de 15 ans de vie commune, son mariage bat de l’aile, Rachel et lui vivent séparément, et son fils David s’est rangé définitivement du côté de sa mère. Depuis l’opération Plomb durci d’Israël (2009), où les Gazaouis se sont fait massacrer par la marine et l’infanterie, les gaz à uranium appauvri et les gaz au phosphore, Carpentier a perdu plusieurs de ses espérances et ne croit plus tellement à sa fonction de pacificateur. Il a le mal du pays et de son mariage.

Or, l’assassinat de Pierre Boileau, vieil ami et prof respecté, lié à l’ONG Myosotis, œuvrant à la rééducation des enfants palestiniens sévèrement traumatisés par le Poing d’acier israélien, et qui avait cherché à le rencontrer la veille de sa mort, change ses projets.

Un peu par culpabilité, beaucoup par curiosité, Carpentier cherche à savoir quelle information Boileau avait dû obtenir, importante au point où on l’avait fait taire définitivement. Peu de temps après, l’Allemande Amanda Speer, qui faisait partie du projet Myosotis et qui avait confié à Boileau ce qu’elle avait découvert, disparaît. Tous la recherchent et Carpentier la retrouve à Gaza. Elle se confie à lui. Puis, elle est assassinée à son tour. Paul conclut que, même s’il ne connaît pas toutes les implications des renseignements qu’il détient, il est devenu la prochaine cible des tueurs. De qui s’agit-il ? Israéliens ou Palestiniens ? Police, armée, services secrets ? Et, comme plusieurs tendances sévissent en Israël aussi bien qu’en Palestine, qui a intérêt à ce qu’une vérité ne soit pas dévoilée ? Et pourquoi ? Les fonctionnaires canadiens pourraient aider Carpentier, mais ils contribuent plutôt à le menacer davantage. On pousse son fils à témoigner contre lui. Il est finalement traqué comme malade mental, antisémite, terroriste, ayant trahi son épouse juive, délaissé son fils et rompu avec les principes des politiques canadiennes. Même Sarah Steinberg ne peut plus rien pour lui. Seul contre tous, voilà réalisé ce thème si cher à Chartrand.

Chartrand aime beaucoup Ludlum et John Le Carré. Son thriller politique s’apparente aussi aux meilleurs Forsyth, Higgins et Clancy. Il s’en fait peu au Québec, mais on se souvient du très bon Projet Sao Tomé de Michel Jobin (Alire, 2013). L’Affaire Myosotis est un roman complexe, fort nuancé malgré un rythme d’enfer et de nombreux personnages, pas très éloigné de la réalité (une situation politique fort délicate), et qui nous livre, en même temps, un portrait à peine caricaturé des interventions opportunistes de notre gouvernement et des magouilles qui le caractérisent à tous les niveaux dans ses relations avec Israël. Depuis 2011, les intérêts politiques et religieux du Canada n’ont pas beaucoup changé. Par ailleurs, si, au départ, vous ne saviez pas qui, entre Israéliens et Palestiniens, étaient les bons et les méchants, vous ne le saurez pas non plus en terminant : il y a toutes sortes de Juifs et toutes sortes de Palestiniens. Certains, des deux côtés, aspirent à la paix; certains à l’extermination. Chartrand a réussi un excellent thriller en évitant avec conviction et élégance de sombrer dans la mystique du western.

Extrait : 
L’entrevue accordée par le ministre Peter Craig à la télévision israélienne touchait à sa fin quand l’animateur, Aaron Liel, lui demanda, incisif :
− Votre gouvernement ne parle jamais des colonies israéliennes. Est-ce à dire que vous êtes résignés à la permanence du peuplement juif dans les territoires occupés ?
− Nous n’appuyons pas la constriction dans les territoires disputés, Aaron. Mais nous nous refusons à revenir continuellement sur ce sujet. Nous trouvons plus important de condamner le fait que les écoles palestiniennes prônent la destruction du peuple juif, tandis que de nombreux accusateurs dans le monde préfèrent lancer la pierre aux Juifs parce qu’ils construisent des maisons pour leurs enfants.
Les journalistes canadiens qui visionnaient l’entrevue dans une salle attenante échangèrent des regards entendus. La phrase se retrouverait dans les bulletins et les journaux au Canada.
− Intéressant de constater que c’est une des phrases préférées dans les discours des colons, persifla Derek Common, le correspondant de CBC à Jérusalem.

On entend souvent à la radio la chanson triste de la diva pop israélienne : Lerot et haor… Voir la lumière

Efrat Gosh – To See The Light

 Ma note : (4,5 / 5) laffairemyosotis-amb

 

 

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