Le Mauvais côté des choses – Jean Lemieux

Par Michel Dufour

lemauvaiscoteDate de publication originale : 2015 (Québec Amérique) lemieux
Genre : Enquête policière
Personnage principal : Sergent André Surprenant (Spvm)

J’ai déjà rendu compte de La Lune rouge (1991) et de la première enquête d’André Surprenant On finit toujours par payer (2003), dont Gabriel Pelletier a tiré le film La Peur de l’eau (2010). Le Mauvais côté des choses est la quatrième enquête de Surprenant, transféré des Îles de la Madeleine à Québec, puis de Québec à Montréal. Il doit maintenant faire ses preuves au Service de police de la Ville de Montréal, où il semble avoir été pistonné par son oncle Roger.

Alors qu’il s’interroge sur les secrets de sa famille (son oncle Roger, récemment décédé, qui lui a légué sa maison d’Outremont et sa fortune personnelle, et son père, supposément mort depuis les années 70, qu’on aurait vu récemment à Los Angeles), Surprenant se retrouve aux prises avec un crime sordide, un restaurateur italien froidement assassiné et dont la main droite a été tranchée. Mafia ? Psychopathe ? Mise en scène pour égarer les soupçons ? Puis, un deuxième crime et une deuxième main disparaît. Les gangs de rue sont-ils impliqués ? Nos enquêteurs en perdent leur latin et le troisième assassinat n’arrangera rien. Jusqu’où l’amputeur des ruelles va-t-il aller, et pourquoi?

Le mobile demeure mystérieux, ce qui est souvent le cas dans un roman d’enquête, et les indices, dont la fameuse branche d’amélanchier retrouvée sur tous les lieux du crime, semblent ne conduire nulle part. L’essentiel du roman se ramène aux interrogatoires patients de tous ceux qui pourraient avoir un rapport avec les meurtres, aux recherches électroniques opérées à partir de ces bribes d’informations, aux recoupages de toutes sortes, à l’élaboration d’hypothèses multiples. Le fait qu’il semble y avoir une taupe parmi les enquêteurs du Spvm et de l’antigang nuit à l’enquête en donnant toujours un coup d’avance aux suspects. Le journaliste Deschamps possède des informations qui lui donnent une vision des choses peut-être assez juste, mais le secret professionnel et la supériorité que ça lui offre l’incitent à rester muet; et, quand il voudra s’ouvrir, ce sera sans doute trop tard. Surprenant est aussi ralenti dans ses démarches par le fait qu’il est arrivé au Spvm on ne sait trop comment exactement, et que sa première belle-famille est italienne, que son oncle Roger était riche et influent, et que son père vient supposément de se sauver d’un hôpital américain, sans payer, avec la complicité de son fils.

Bref, ça va mal. Mais Surprenant est un acharné. Il se fourre le nez partout (ou presque dois-je préciser, vu le milieu), provoque ce qui apparaîtrait autrement comme des hasards, parvient à faire parler les muets qui craignent la mort et les morts qui ont laissé des traces, et surtout apparaît comme celui qui retient magistralement tous les bouts de la chaîne.

Les démarches des enquêteurs sont plutôt fastidieuses, comme ce doit l’être dans la réalité. La vie personnelle des enquêteurs, surtout celle de Surprenant, de sa conjointe Geneviève et de leur famille, les relations que Surprenant entretient aussi avec son collègue Brazeau, avec la jolie Tavares, son chef Guité, aident à faire passer ce qu’il y a de récurrent dans leurs enquêtes. Et la dimension histoire des secrets de famille de Surprenant divertit de temps en temps du chemin principal. C’est nécessaire parce que les personnages se multiplient dans l’espace et dans le temps, que les pistes à suivre sont innombrables et que le fil directeur reste embrouillé jusqu’à la fin.

Mais Lemieux n’est pas le premier venu et il s’en sort aussi bien que Surprenant.

Extrait : 
Pierre-Antoine Deschamps lui donna rendez-vous à 11h30 dans un bistro de la rue Bleury où il semblait avoir ses habitudes. Miroirs, comptoirs de chêne sombre, dorures, personnel vêtu de noir, menus sur ardoise, journaux montés sur des baguettes de bois, l’établissement misait sur le charme vieille Europe. Attablé près de la fenêtre, Le Monde diplomatique étalé à côté d’un bock de blonde, le journaliste portait, malgré le temps frisquet, un veston de tweed et, relâchée sous un menton qui s’affaissait discrètement, la même écharpe que la veille.
− Sergent Surprenant ! Je parie que, ce matin, vous vous ennuyez des Îles-de-la-Madeleine ! Ou même de Lac Beauport…
− Vous savez, je suis avant tout Montréalais.
− Je sais. Vous avez hérité de la maison de votre oncle Roger, sur l’avenue de l’Épée.
Déstabilisé, Surprenant se tourna vers le serveur et commanda une rousse.
− C’était quelqu’un votre oncle, poursuivit Deschamps en hochant la tête. Un homme diplomate. Il était de tous les camps.
− Vous vous renseignez comme ça sur tout le monde ?
− C’est ce que j’enseigne à mes élèves : le journalisme, c’est la curiosité érigée en profession.
− Je ne suis pas venu ici pour parler de mon oncle.
− Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
Sous les sourcils blancs qui juraient avec les cheveux trop blonds, les yeux de Deschamps le fixaient avec un mélange d’ennui et d’impertinence. Cet homme se sert de son savoir pour agresser, pensa Surprenant.
− Vous observez le crime organisé depuis quinze ans. J’ai besoin de vos lumières.
− En retour de quoi ?
− Ma position est … délicate. J’aimerais que vous répondiez d’abord à mes questions.
Deschamps émit un grognement de mécontentement. Le serveur revint avec les menus et la bière de Surprenant.
− Je vous recommande la bavette, dit le journaliste. Je me conterai d’une salade niçoise.
Surprenant passa sa commande et le serveur repartit vers les cuisines.
− Notre amputeur pourrait être lié à des combines entre les Rouges et les Italiens, entama le policier.
Deschamps rectifia la position de son couteau, se pencha vers l’avant.
− De quelles combines parlez-vous ?
− Nous savons que Brancato n’avait pas peur d’une petite ligne de coke.
− Bof !
− Je pense qu’il pourrait aussi en trafiquer. Seulement, il ne me semblait pas travailler avec les gens du Café Stella. D’où les Rouges.
− Les Rouges, les Rouges, c’est facile à dire ! À qui pensez-vous en particulier ?
− Desmond Alcindor, descendu le 4 juillet alors qu’il rentrait chez lui à Montréal-Nord. J’ai l’impression que c’est lié.
Deschamps but une gorgée de bière, le temps d’analyser l’information.
− Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
− C’est confidentiel.
− Vous ne me donnez rien, Surprenant.
− En temps et lieu, je vous assure un scoop.
− J’ai déjà joué dans ce film, plusieurs fois à part ça.
− Aidez-moi et je vous raconterai quelque chose d’intéressant.

Ma note : (4 / 5) lemauvaiscote-amb

 

 

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