Excellence poulet – Patrice Lessard

Par Michel Dufour

excellencepouletDate de publication originale : 2015 (Héliotrope) Lessard-Patrice
Genres : Enquête
Personnage principal : Gil Papillon, ex-détective privé

Né à Louiseville en 1971, Patrice Lessard a étudié en sciences avant d’être happé par les études littéraires. À partir de 2011, il fait paraître une suite de trois récits qui se passent à Lisbonne, ville pour laquelle Lessard a beaucoup d’affection : Le Sermon aux poissons, Nina et L’Enterrement de la sardine. Ce titre-ci évoque un petit tableau de Goya (huile peinte aux environs de 1815) qui illustre le dernier jour d’un joyeux carnaval où le chaos prend sa revanche sur l’ordre et où la transgression est à l’honneur. Cette description désigne plus la forme des romans de Lessard que leur contenu. L’écriture de Lessard se veut ludique, il joue avec la structure, intègre les dialogues et les commentaires aux descriptions, s’amuse à composer en boucles où la même scène est perçue par des personnages différents, donc écrite autrement. À Josée Lapointe, Lessard déclarait : « J’aime jouer avec les histoires, les réorganiser ». Et, plus loin : « Le jeu dans le langage, c’est mon étincelle, plus que l’intrigue elle-même. Je serais un très mauvais auteur de roman historique ou de polar ». Ce n’est pas là une très bonne publicité pour le roman qui suit, Excellence Poulet, son premier polar justement.

Coin Papineau et Saint-Zotique, à Montréal, une garderie, un salon de massage érotique et un restaurant spécialisé en barbecue (Excellence Poulet) jettent leurs déchets dans le même container, autour duquel les employés des trois institutions en question viennent griller une cigarette de temps en temps. C’est là qu’un beau matin on découvre, mort, le directeur de la garderie, Luc Touchette. Un massage qui a mal tourné ? Un os de poulet qui s’est mal logé ? Une rencontre malencontreuse avec un client du bar voisin, le Miami Vice? Un avertissement de la pègre ou du gang à Boulanger pour dettes impayées ? On soupçonne même une stratégie d’élimination par le Parti libéral que Touchette avait favorisé en échange de subventions pour sa garderie…

La police de Montréal fait enquête mais on ne s’y fie pas trop parce que, dans le milieu Rosemont-Petite patrie, elle soigne ses relations avec les truands. Gil Papillon, qui a travaillé pendant vingt ans au Portugal, entre autres comme détective privé à Lisbonne, décide de mener sa propre enquête. Il travaille dans une pawn shop (magasin de prêteur sur gages) du coin et mange régulièrement à L’Excellence Poulet. Nous le suivons avec plaisir dans ce milieu de drogués, prostituées, briseurs de jambes, ex et futurs taulards, policiers brutaux et corrompus.

Avec plaisir, disais-je, parce que ce qui pourrait apparaître comme un roman noir ne l’est pas vraiment à cause du procédé d’écriture auquel se mêle un humour léger et une intelligence organisatrice originale, un peu déconcertante. Un roman d’enquête, si on veut, mais on est loin d’une enquête classique. Les amateurs purs et durs de polars risquent d’être un peu déçus s’ils ne prennent pas plaisir à une expérience d’écriture que j’ai trouvée, pour ma part, intéressante et fort plaisante. D’autant plus que Lessard maîtrise parfaitement le langage des laissés-pour-compte sociaux, langue acérée et sacres bien placés. Enfin, une belle galerie de personnages dont les gestes nous parlent plus que les états d’âme.

Je ne suis pas certain que, à la longue, l’intérêt se maintiendrait dans le domaine du roman policier, où le fond est le plus souvent mis au service de la forme, mais l’auteur est brillant, et je suis donc curieux de voir ce qu’il nous prépare pour l’avenir.

Extrait : 
Tu fais ton enquête ? demanda-t-elle, Oui, c’est ça, j’aurais besoin de ton aide, Là, je suis un peu occupée pis c’est vraiment le bordel chez nous, Oui oui, je comprends, il ne put s’empêcher d’être déçu, imagina qu’elle n’était pas seule, avec un homme, peut-être, Je peux-tu quand même te parler deux minutes ? reprit-il, et elle, Oui, pas de problème, Bon, OK, euh je voulais savoir, Pilon, Éric Pilon ? s’assura Mélissa, le père de Julos ? Oui, c’est ça, confirma Gil, le père de Julos, sais-tu où il se tient ? Chez Dupuis, répondit Mélissa, Dupuis ? fit Gil, La taverne Dupuis, précisa-t-elle, sur Bélanger, entre De Lorimier pis Des Érables, c’est là qu’il se tient, Pis tu sais ça comment ? demanda-t-il un peu jaloux à cause de cet homme qu’il venait d’inventer chez Mélissa, C’est toi qui me l’as demandé ! s’exclama-t-elle, Oui mais comment tu le sais ? demanda-t-il encore, Ben si tu me l’as demandé ça devait être parce que tu savais que je le savais ! C’est pas ça que je te demande, insista Gil, je te demande comment ça se fait que tu le sais ! Je le sais ! s’emporta Mélissa, mais toi comment tu savais que je le savais ? OK laisse faire, dit Gil, Ben là ! fit Mélissa en raccrochant. Quelle hostie de discussion sans queue ni tête, pensa-t-il. Ils n’étaient pourtant pas en couple.

Ma note : (4 / 5) Excellencepoulet-amb3

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