Crimes et condiments – Frédéric Lenormand

Par Michel Dufour

crimesetcondimentsDate de publication originale : 2015 (Masque)lenormand
Genres : thriller léger, historique
Personnage principal : Voltaire

J’ai toujours trouvé reposant et intéressant de lire un polar de Lenormand; reposant, parce que la légèreté est au poste de commande; intéressant, parce que la dimension historique constitue plus qu’un décor. Dans la série des Voltaire mène l’enquête, Lenormand décortique le caractère facétieux de Voltaire et nous introduit au cœur de la vie intellectuelle française de la première moitié du XVIIIe siècle. Les deux premiers de cette série, La baronne meurt à 5 heures (Masque, 2012) et Meurtre dans le boudoir (Masque, 2013) m’ont ravi. Puis, Le diable s’habille en Voltaire (Masque, 2014) m’a paru plaisant, mais sans l’effet de surprise. Enfin, aujourd’hui, ce Crimes et condiments ne manque pas d’intérêt, surtout pour les apôtres de la gastronomie : le lecteur est convié à la révolution culinaire qui caractérise la table des aristocrates du XVIIIe siècle et qui, remise en question pendant la Grande Révolution de 89, se retrouvera en bonne partie dans la cuisine bourgeoise du XIXe siècle et dans cette relative démocratisation de la table que devient le restaurant. Le Nouveau Cuisinier royal et bourgeois de 1691, que Louis XV possédait dans sa bibliothèque, est alors remplacé par les ouvrages de Grimod de la Reynière (L’Almanach des gourmands, 1803-1812 et Le Manuel des amphitryons, 1808) et la substantielle Physiologie du goût de Brillat Savarin, 1825.

Dans Crimes et Condiments, Voltaire, occupé à ses transactions commerciales avec le Pérou, et inquiet des sommes non remboursées qu’il a prêtées allégrement au duc de Richelieu (lointain petit-fils de l’autre, le cardinal), est aux prises avec les forces de l’ordre qui veulent littéralement sa peau : le lieutenant général de police Hérault qui cherche à mettre la main sur Voltaire pour empêcher la circulation de ses Lettres philosophiques, René Jourdan De Launey, gouverneur de la Bastille, qui aimerait bien coffrer notre homme pour profiter de ses conversations philosophiques autour d’une bonne table, et surtout l’abominable procureur Duval qui entreprend de tout simplement faire assassiner Voltaire par une sorte de malade mental qu’il libère de la Bastille.

Le duc entreprend de se mêler de la guerre de succession de Pologne au grand désespoir de Voltaire, dont les prêts risquent d’être bousillés par les canons prussiens. Pour se donner une police d’assurance, notre philosophe décide d’organiser un mariage entre le duc de Richelieu et Mlle de Guise : ainsi, si le duc vient à mourir, son épouse sera tenue de le rembourser. Déchiffrant à travers quelques indices qu’on menace sa vie, Voltaire engage un garde du corps imposant, au passé trouble. Puis, apprenant que quelqu’un a été engagé pour assassiner le duc, il fonce rapidement vers le champ de bataille, fatigué de son exil en Lorraine. Pendant que les soldats s’échangent des boulets, les généraux, à la tombée du jour, s’échangent plutôt des bouteilles de champagne contre des bouteilles de Tokay. Voltaire fouine partout pour dépister l’assassin virtuel et finit par être pris pour un espion. On se prépare à le pendre, quand intervient en sa faveur le jeune prince de Conti, se souvenant que son père avait bien aimé la tragédie Oedipe. Mais les forces déchaînées contre Richelieu et Voltaire les cernent de plus près. Sans nouveau deux ex machina, par quelle pirouette Voltaire parviendra-t-il à s’en sortir ?

Un résumé de l’action ne rend pas justice à ce roman, dont les bons mots, les situations absurdes quasi surréalistes et le cynisme percutant constituent l’essentiel. Telle est la force mais aussi la faiblesse du roman. L’aspect thriller ne semble pas vraiment intéresser Lenormand. Et Voltaire n’enquête plus vraiment. Comme la trame policière est négligée et que l’effet de surprise ne soutient plus l’intérêt, le plaisir que nous avons de fréquenter Voltaire, sa marquise, son gros abbé Linant et son chien Leibniz est limité. Lenormand reste brillant mais l’éblouissement faiblit.

Extrait : 
− Il manque quelque chose à cette maison.
− Quoi donc ?
− Un bébé.
A voir les représentations érotiques qui garnissaient les murs, on pouvait en douter. Orphelin depuis des lustres, Richelieu n’estimait rien devoir qu’à lui-même. Il fut surpris d’entendre de la bouche de Voltaire les mots de mariage, de corbeille et de dévouement familial. Son invité désigna le portrait du cardinal en grande robe écarlate, à la fière moustache grisonnante, qui trônait entre les bacchanales.
− Voyez votre ancêtre qui vous toise et qui semble vous dire : « Perpétue notre race, Armand ! » Ne laissez pas perdre l’héritage d’un si grand homme ! Pensez à vos aïeux ! Pensez au cardinal qui vous observe depuis… depuis là où il est !
Il n’osa pas dire « depuis le paradis ». Le modèle de Philippe de Champaigne avait trop longtemps gouverné la France pour que les crimes commis au nom de la raison d’État ne l’aient point envoyé dans une direction moins céleste.
L’idée du mariage semblait osée même au duc.
J’ai déjà été marié, rappela-t-il entre deux bouchées de tanches farcies. Par force. Avec une Noailles vilaine comme tout. Mauvais souvenir. Pouah. (…)
On apporta un entremets de cailles en poupeton cuites dans de la graisse, du blanc d’œuf, du lard, avec un peu de ciboule pour les rendre digestes. La caille disparaissait sous une avalanche de poivre, muscade, fines herbes, coriandre, sans oublier la mie de pain, la crème, les jaunes, la barde, la farce et l’œuf dur, le tout nappé d’un petit coulis, si bien qu’on aurait pu oublier d’y mettre l’oiseau sans que les dîneurs sentissent la différence.

Ma note : (3,5 / 5) crimesetcondiments-amb

 

 

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2 réponses à Crimes et condiments – Frédéric Lenormand

  1. Elizabeth Cressol dit :

    C’est sûr qu’avec un « résumé » comme le vôtre, l’effet de surprise ne peut pas jouer, vous dévoilez tout, même la fin! Apprenez à faire une chronique sans tout dire, que diable!

  2. michel dufour dit :

    D’abord, à moins de penser que la fin est que Voltaire s’en sort, il est inexact de dire que j’ai dévoilé la fin.
    Puis, sur l’effet de surprise: je n’avais pas lu mon résumé avant de lire le roman, donc quand je dis que l’effet de surprise ne suffit pas à maintenir l’intérêt, je compare plutôt ce roman avec les Lenormand précédents.
    Enfin, je vous remercie de vos bonnes intentions.

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