Six minutes – Chrystine Brouillet

Par Michel Dufour

sixminutesDate de publication originale : 2015 (Druide)Brouillet
Genres : thriller, enquête
Personnage principal : Maud Graham, détective, Service de police de la ville de Québec

Chrystine Brouillet a écrit une cinquantaine de romans, dont un grand nombre de policiers qui se passent à Québec. Sa détective Maud Graham (alias Biscuit) était bien connue des amateurs avant même qu’on la voit dans un film [1]. Promesses d’éternité a remporté le premier prix de Saint-Pacôme en 2009. Et l’an passé, Louise est de retour (son autre héroïne, une tueuse occasionnelle, distinguée et sympathique) a gagné le troisième prix.

Six minutes, c’est le temps que ça prend à un homme pour étrangler son épouse. Si le meurtre n’est pas réussi, il peut s’écouler six mois entre la plainte de l’épouse et la comparution du mari devant un juge.

Régulièrement battue par son époux riche et célèbre, l’Ontarien Ken Formann, Nadia s’enfuit et se réfugie, incognito, dans l’État de New York. Sachant que l’orgueilleux Ken n’épargnera aucun effort pour la retrouver, surtout qu’elle lui a dérobé des papiers compromettants, Nadia change de nom et d’apparence… Elle sera dorénavant Diana.

Au Québec, Rachel Côté fait « l’apprentissage de la perte de l’innocence » : elle devient, graduellement mais sûrement, la victime des sautes d’humeur de son conjoint Christian Desgagné. Elle se retrouve quelquefois à l’hôpital pour coups et blessures, mais refuse de porter plainte. Comme elle constate : « Je ne puis plus vivre avec lui, mais je ne peux pas non plus vivre sans lui ».

Brouillet analyse surtout la relation Rachel/Christian, mais les deux couples sont liés du fait que Rachel travaille pour Dominique Poitras qui s’est épris de Diana. Dominique et Diana veulent aider Rachel, ce qui déplaît énormément à Christian, qui les perçoit comme des interférences nuisibles. Dominique sera sa première victime. C’est en enquêtant sur ce meurtre que Graham et son équipe feront la connaissance de Diana, qui essaie d’échapper à la détective pour ne pas se confier. Elle finit par disparaître, recherchée par Graham, par Christian et, évidemment, par les sbires de Formann qui vise carrément à l’éliminer.

Jusqu’au début du deuxième tiers du livre, on a l’impression qu’il s’agit d’un roman psychosociologique sur le thème de la femme battue. L’assassinat de Dominique change la donne et l’enquête de Graham commence précisément à ce moment-là. Un deuxième meurtre vient stimuler l’équipe de Graham. On lance un avis de recherche contre Desgagné. Les informations s’accumulent lentement, mais Desgagné et Diana disparaissent, tandis que, dans l’ombre, les hommes de Formann risquent de trouver Diana les premiers.

L’action ne manque pas, mais ce n’est pas l’attrait principal du roman. Brouillet élabore, en réalité, un vibrant plaidoyer contre la maltraitance des femmes. La description des façons de penser et d’agir du couple Rachel/Christian est minutieuse et convaincante. On connaît assez bien la mentalité de la femme battue, mais le personnage de Christian est particulièrement réussi : la haine des femmes, d’abord vécue comme une sorte d’idéologie machiste, prend progressivement de l’ampleur et devient obsessive au point où tout ce qu’il vit se rapporte au fait, selon lui, qu’il a toujours été victime des femmes, « toutes des putes ! »; il sombre dans une forme paranoïde spécifique de schizophrénie, et le va-et-vient entre la haine envahissante et la folie est exposé avec subtilité.

Bref, lent au début, le récit devient captivant; les personnages sont bien campés, y compris les amis personnels de Maud et ses compagnons de travail. L’écriture est facile et la composition juste assez complexe pour stimuler l’attention. Le dénouement s’effectue plutôt rapidement, peut-être parce que là n’était pas l’essentiel du propos de Brouillet.

[1] Le Collectionneur, film de Jean Baudin, 2002.

 Extrait :
« La journée de la femme, qui sera célébrée partout dans le monde demain… » Christian Desgagné repoussa le journal d’un geste brusque. Qui avait été assez con pour inventer une stupidité pareille ? Assez conne, plutôt, c’était sûrement l’idée d’une idiote qui voulait attirer l’attention. C’était ce qu’elles voulaient toutes. Il reprit le quotidien avec la même brusquerie pour consulter la section des offres d’emploi. Il n’y avait rien d’intéressant, évidemment. Pas plus qu’hier dans ce cybercafé où il était resté deux heures devant l’écran sans rien dénicher de valable. Il eut envie de déchirer ce journal. De le brûler. Le piétiner, le détruire. Tout détruire. Comment était-il possible qu’il n’y ait aucun poste pour lui dans cette ville de merde ? (…) Il ne pouvait pas continuer à passer ses après-midi au cinéma, ses économies fondaient è toute vitesse. Il devrait bientôt piger dans le compte commun, Rachel s’en apercevrait. Elle n’oserait pas le lui reprocher. Le vrai problème, c’est qu’il ne tiendrait pas longtemps avec son seul salaire de réceptionniste. Elle aurait pu trouver mieux ! Mais elle n’avait pas d’ambition. Elle prétendait qu’elle voulait étudier, terminer ses études en ostéopathie. Qu’en était-il de ses beaux projets ? Elle était tout juste bonne à répondre au téléphone, et encore.

Ma note : (4 / 5) sixminutes-amb

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