Le petit bleu de la côte Ouest – Jean-Patrick Manchette

Par Michel Dufour

lepetitbleuDate de publication originale : 1976 (Gallimard) et 2014 (Folio policier)Manchette
Genre : roman noir
Personnage principal : Georges Gerfaut, cadre commercial

C’est en lisant les entretiens entre François Guérif et Philippe Blanchet, (Du Polar, publié ici le 30 janvier 2015), que je suis tombé sur le nom de Jean-Patrick Manchette, un des principaux leaders du néo-polar français au début des années 70. C’est la période, écrit Guérif, « où le roman noir français devient roman engagé, contestation sociale, dénonciation de la corruption, retrouvant ainsi le filon américain ». Au Québec, à cette époque, on lit surtout des romans américains, britanniques, et quelques français classiques comme Simenon, San Antonio, Exbrayat, Boileau-Narcejac; peu de québécois, qui attendront que s’établissent les grandes maisons d’édition dans les années 80. Bref, ce que je veux dire, c’est que je n’avais jamais entendu parler de Manchette, avant de le voir mentionné par Guérif : un grand écrivain, qui se pose aussi des questions sur l’écriture et sur la société, et qui est décédé très prématurément : 1942-1995.

Gallimard vient de republier en poche les romans de Manchette; j’ai sauté sur le premier rencontré, Le Petit bleu de la côte Ouest. Mon intérêt était d’abord historique. Et il est rapidement devenu littéraire.

Georges Gerfaut est un cadre dans la trentaine. Roulant dans sa Mercedes sur la route nationale 19, il est témoin de ce qui semble être un accident, récupère un blessé, le conduit à l’hôpital et rentre chez lui. Trois jours après, alors que commencent ses vacances à Saint-Georges-de-Didonne avec sa femme et ses fillettes, deux truands essayent de le tuer. C’est le début d’une poursuite infernale et mystérieuse; pour quelle raison voudrait-on exécuter Georges ? Et il semble bien qu’il s’agit d’un contrat, puisque Georges ne connaît vraiment pas les deux lascars qui ont attenté à sa vie. Pendant un certain temps, la poursuite prend les allures d’un road movie. Après un long purgatoire, Georges, cherchant toujours le mobile de ces agressions, lance une contre-attaque pour détruire cette épée de Damoclès qui le menace depuis plus de six mois.

Le thème ne manque pas d’originalité, mais ce n’est pas surtout cela qui séduit. D’abord, la construction : 24 courts chapitres pour un total de 188 pages. Puis, un certain raffinement dans la construction : chronologiquement, le récit commence au chapitre 3, parce que, premièrement, les chapitres 1 et 24 insistent sur le sens répétitif, routinier, de la vie du personnage principal, dont le sens est à chercher « dans la place qu’il occupe dans les rapports de production ». Manchette ne s’étend pas ici sur quelques explications sans doute nécessaires, mais il prend position sur le genre d’écriture qu’il privilégie, sur laquelle je reviendrai bientôt, l’écriture behavioriste, ou antipsychologique. Deuxièmement, les chapitres 2 et 23 servent à boucler la boucle. Au lieu de nous présenter en 100 pages six récits différents qui finiront par s’entrecouper, ce qui est souvent fastidieux, il suffit à Manchette de onze pages pour engendrer un questionnement qui sera satisfait dans les treize dernières pages.

Le principal attrait, pour moi, c’est le choix de l’écriture behavioriste, ou comportementaliste, qui consiste à se passer au maximum des descriptions psychologiques (sentiments, états d’âme…) pour insister plutôt sur les comportements, les gestes, les actes. Le lecteur entre ainsi plus directement en contact avec l’action, quitte à ce qu’il interprète lui-même les sentiments qu’il suppose. On passe ainsi moins de temps, dans le roman, à se morfondre, à se culpabiliser, à pratiquer une sorte de masturbation intellectuelle. Terminés les cours de psychologie pour les nuls. Les élucubrations psychologiques de nos enquêteurs ressemblent aux fantaisies baroques de nos monuments : la solidité de la charpente ne dépend pas d’elles.

Ça peut paraître un peu étonnant, mais ce n’est pas nouveau, et Manchette reconnaît emprunter ce style au roman noir américain, particulièrement à Hammett. Très efficace pour une littérature qui se veut socialement engagée et critique des inégalités sociales, des insuffisances politiques et des aberrations économiques. Pour ce faire, pas besoin de longs discours; comme disait le poète Jacques Brault : « Au Québec, parler français est un geste politique, et dire ce qui se passe un acte révolutionnaire ! »

Bref, la concision du récit, la compréhension des personnages à partir de leurs gestes, le rythme progressif de la succession des scènes, le dénouement violent et inéluctable, tout cela contribue à combler le lecteur.

Extrait : 
Tout ce qu’il disait parvenait de manière terriblement entrecoupée à Béa, qui ne cessait de son côté de vouloir se faire entendre.
Soudain il coupa la communication en appuyant sur la fourche avec son index. Il relâcha la pression et écouta la tonalité. Il raccrocha le combiné et remit le téléphone en place. Il le débrancha. À présent Béa pouvait bien rappeler. Au bout du fil elle entendrait la sonnerie, mais lui, ici, il n’entendrait rien du tout, il n’y aurait même pas de sonnerie pour le déranger. Il passa dans la cuisine et se fit du thé. Pendant que le thé infusait, il prit de nouveau une douche et se rasa et se changea et les deux tueurs roulaient vers Paris à bord de leur Lancia Beta Berline 1800 écarlate. Et Gerfaut but son thé en mangeant de la marmelade d’orange sans pain, à la cuiller, et en lisant quelques pages d’un vieux numéro de la revue Fiction. Quand il eut fini son thé, il rebrancha le téléphone et appela une société de location de voitures sans chauffeur, puis un taxi.
Le taxi le déposa vers 11 heures à un garage où il prit possession de la Ford Taunus qu’il avait retenue. Un moment il roula dans Paris au hasard. Les deux tueurs filaient sur l’autoroute. Carlo avait pris le volant. Bastien somnolait à sa droite. Un moment ils s’étaient querellés, quand Bastien avait dit à Carlo le contenu exact du télégramme. Carlo avait alors soutenu qu’il aurait été plus intelligent d’attendre à Saint-Georges-de-Didonne que Gerfaut y revînt. Mais selon Bastien, l’expression « lettre suit » contenue dans le message indiquait que Gerfaut n’était pas près de revenir. Plusieurs fois ils se traitèrent mutuellement de tête molle et de con. Enfin Bastien s’était assoupi.

Ma note : (4,5 / 5) lepetitbleu-amb

 

 

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