Quand j’étais Théodore Seaborn – Martin Michaud

Par Michel Dufour

quandjetais TS-couvDate de publication originale : 2015 (Goélette)Michaud-v2
Genres : Thriller, suspense
Personnage principal : Théodore Seaborn

Martin Michaud n’a plus besoin de présentation; lauréat de nombreux prix depuis quelques années, il passe pour un des auteurs de romans policiers québécois les plus percutants. Après avoir commencé une série de polars montréalais avec les policiers Jacinthe Taillon et Victor Lessard, Michaud a réussi un polar politique essoufflant, Sous la surface, qui nous fait entrer dans la sphère corrompue de la politique américaine. Il est revenu avec Taillon et Lessard dans Violence à l’origine, et il s’en éloigne de nouveau avec Quand j’étais Théodore Seaborn (malgré un clin d’œil en passant).

Polar ambitieux, intrigue complexe, relations personnelles déconcertantes, ce roman surprendra plusieurs des habitués de Michaud. Théodore Seaborn, jeune publicitaire montréalais, s’abime dans une profonde dépression après avoir été congédié. Au cours d’une rare sortie de chez lui, il apprend qu’il a un sosie, le rencontre, le suit, et commence alors une série d’aventures troublantes qui le mènent à Racca en Syrie, en pleine guerre féroce entre l’État islamique et les troupes de Bachar El-Assad. Il se rend compte alors qu’il personnifie, bien malgré lui, le savant et professeur Fady Atallah, chargé de monter un laboratoire pour mettre au point une arme bactériologique dévastatrice, plus exactement un mode de transmission rapide et efficace d’un virus mortel. Entraîné au football et compétent en sciences administratives, Théodore ne connaît absolument rien en physique. Or, non seulement on lui colle aux fesses un autre savant, le docteur Masood, avec qui il doit travailler, mais il est aussi soumis 24 heures par jour à une surveillance étroite de djihadistes qui ne rigolent pas souvent. Dans combien de temps s’apercevront-ils qu’il n’est pas le professeur Atallah? On lui a retiré son passeport et son téléphone cellulaire : comment pourrait-il s’échapper de cette forteresse djihadiste qu’est la ville de Racca ? Serait-il possible, au moins, qu’il communique les informations qu’il possède maintenant aux autorités qui combattent l’État islamique ? Et, compte tenu que personne n’est ce qu’il est supposé être dans cette histoire, cette jeune femme qui se préoccupe de lui, à qui il a retiré le niqab pour voir à quel point elle ressemble à sa sœur Nayla, sauf que celle-ci est morte depuis plusieurs années selon le souvenir qu’il en a, est-elle vraiment sa sœur ? Avant de venir s’installer à Montréal, son père et lui n’ont-ils pas constaté que, lors d’un bombardement au Liban, un mur l’avait écrasée ? Et si c’était elle, que ferait-elle dans un commando disciplinaire qui patrouille les rues de Racca ?

Qu’il se sorte de cette situation infernale ou pas, on comprend que le Théodore Seaborn qui se plaisait à se mettre un révolver dans la bouche il y a une quinzaine de jours n’existe plus vraiment.

Le récit commence étrangement : Racca, Syrie, Jour #10. Un homme seul et enfermé se livre à quelque méditation philosophique sur l’identité de l’homme. Il confie mystérieusement que Théodore Seaborn est mort, ce qui lui a permis de naître. Puis, deux semaines plus tôt, à Montréal, un rêve de Théodore nous ramène encore beaucoup plus loin en arrière, alors qu’un bombardement rase un camp de réfugiés au Liban. Sa petite fille le réveille avec insistance. La petite famille retrouve un Théodore déprimé, qui n’a pas encore pris ses médicaments, ni consulté son thérapeute, et qui ne poursuit qu’un objectif : regarder les enregistrements de la Commission Charbonneau à la télé, tout en mangeant des Coffee Crisp. Michaud prend alors son temps pour nous présenter le Théodore Seaborn avant, une sinistre épave dépourvue de vitalité. Comme le lecteur risque d’être atteint par cette déprime, Michaud nous titille avec une scène d’action à Racca. Quel rapport entre ce qui se passe à Montréal maintenant et ce qui se passera en Syrie dans une dizaine de jours ? C’est en se posant cette question qu’on se lance, à la suite de Seaborn, dans cette aventure rocambolesque qui l’orientera sur la piste d’un terroriste (selon lui), à qui il fera un mauvais sort, avant de se retrouver plus que moins prisonnier d’un garde du corps qui le mènera en Syrie. C’est à la fin de ses aventures syriennes qu’on découvrira le Théodore Seaborn après.

Ce serait sans doute exagéré de réduire ces aventures à une sorte de voyage au bout de la nuit grâce auquel Seaborn deviendrait tel qu’en lui-même enfin l’affrontement de la terreur le change. Il n’en est pas moins vrai que, dans ce roman plus que dans les autres, Michaud se laisse aller à la réflexion philosophique. D’abord, sur l’existence humaine, Michaud semble hésiter entre un certain fatalisme (en tout cas, ça semble certain que nos conditions de base sont déterminées) et une position assez sartrienne selon laquelle ce sont nos actes qui nous font, même si nos choix ne sont pas toujours très conscients. Puis, à-propos de valeurs plus que nécessaires en ces journées de conflits, comme la prudence et le respect, il déclare dans ses Notes et remerciements : « J’ai voulu ce roman profondément respectueux des différences. Et même si son propos n’est pas politique, je souhaite qu’il pose sa pierre dans l’édifice permettant d’éviter l’amalgame qui consiste à associer la communauté musulmane et les islamistes radicaux. »

La tâche était complexe, le découpage et le montage n’ont pas dû être faciles, d’où peut-être quelques longueurs et quelques invraisemblances, ou plutôt puisqu’il s’agit de Michaud, quelques beaux hasards.

Extrait : 
− Tu as déjà vu un infidèle, monsieur Fady Atallah ?
Sans savoir où cela allait mener, j’ai donné la réponse qu’il s’attendait à entendre.
− Bien sûr. Il y en a partout en Amérique.
Mohamed m’a dévisagé.
− Et tu as déjà coupé la tête d’un infidèle ?
Ses grands yeux s’accrochaient aux miens, me sondaient.
− Non, jamais.
Après une hésitation, j’ai osé poser la question qui me brûlait les lèvres :
− Et toi ? Tu l’as déjà fait ?
Le garçon a haussé les épaules.
− Non… mais papa a voulu que j’en tienne une dans mes mains. Il a pris une photo avec son téléphone.
Mohamed a marqué une pause avant de poursuivre d’une voix navrée :
− Mon ami Marwan en a coupé une. Après, il est parti se battre avec son père et les autres contre les soldats de Bachar el-Assad. Il n’est jamais revenu.
Les yeux du garçon miroitaient de l’éclat qui anime ceux des gens tristes, des âmes qui ont déjà souffert. J’aurais voulu prononcer des paroles de réconfort, mais c’est lui qui a repris :
− Papa dit qu’il faut lutter pour Allah et que la route du califat est longue. Il faut avoir la haine des infidèles dans les veines.
Je n’ai pas pu répondre tout de suite. Des émotions divergentes me tiraillaient l’esprit. J’étais déchiré entre la colère de savoir cet enfant prisonnier d’une folie qui n’était pas la sienne, l’envie de m’enfuir avec lui pour un ailleurs incertain et la crainte de ne pas être en mesure de contrecarrer les plans de son père.
− Et toi, qu’en penses-tu, Mohamed ? Tu as peur ?
Le garçon a réfléchi un instant. Ses petits doigts pianotaient sur ses cuisses.
− Je serai peut-être abattu comme Marwan, mais je n’ai pas peur.
Il s’est interrompu. En riant, il a caché son visage dans ses paumes.
− Mais j’ai envie de vivre pour pouvoir…
Malgré la gravité de sa réponse, son rire étant communicatif, j’ai souri à mon tour.
− Vas-y, Mohamed. Pour pouvoir ?…
Ses épaules tressautaient. Il était rouge de gêne.
− Pour pouvoir embrasser Amani.

Ma note : (4 / 5)

Autodafé à Racca

Autodafé à Racca

 

 

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