Shibumi – Trevanian

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1979
Date de publication française : 2008 (Gallmeister)
Genres : Thriller, Aventures
Personnages principaux : Nicholaï Hel

Ce roman passe pour être le chef d’œuvre de Trevanian. J’ai rendu compte dans ces pages de The Main, que j’avais bien aimé. Trevanian nous présente des personnages atypiques, et lui-même est un auteur original, qui a quitté les États-Unis pour s’installer dans les montagnes du Pays basque français. Alors que The Main (titre français) s’apparentait à un récit quasi intimiste dans la mesure où tout se passait dans une ville et même dans une rue, Shibumi nous transporte dans l’espace et dans le temps et on peut qualifier l’intrigue de multinationale.

Au centre du récit, l’homme le plus recherché au monde ou pour le tuer, ou pour réclamer ses services : Nicholaï Hel. Fils d’une mère russe et d’un père allemand disparu, élevé par un général chinois, dans une Chine occupée dans les années 30, particulièrement par les Japonais, puis, après la guerre, par les Russes et les Américains, Nicholaï est expédié au Japon chez un ami du général chinois pour sa sécurité. À la fin de la guerre, il possède plusieurs passeports, parle sept langues, et est devenu expert au jeu de go et dans les arts martiaux. Mais il est incarcéré et torturé par les Américains; après quelques années, on lui propose une missions-suicide en échange de sa liberté. Il l’accomplira avant de disparaître et de devenir un exterminateur de terroristes.

Enfin, espérant jouir de sa retraite dans son domaine du Pays basque, il aura alors à livrer son plus dur combat contre la Mother Company, constituée par les magnats internationaux du pétrole qui imposent leur volonté à tous les dirigeants de tous les pays, afin que les profits liés à l’exploitation et à la circulation du pétrole croissent sans limite. C’est à cet énorme consortium que la CIA fait appel pour déposséder Nicholaï de ses avoirs monétaires et de ses terres. Ce sera sans doute une tactique efficace pour le neutraliser. Mais il reste à Nicholaï une arme redoutable que le Gnome lui a confiée.

Ce roman de Trevanian est difficilement racontable. C’est un peu comme les sagas de James Lee Burke où on nous résume la Nouvelle-Orléans en marche depuis deux siècles. Dans le cas de Trevanian, ça semble plus international, mais la constance à partir de laquelle il faut comprendre tous ces épisodes apparemment débridés, c’est la course au profit à travers l’industrie pétrolière. La critique de notre culture et de notre civilisation américano-européenne est impitoyable et s’effectue d’autant plus aisément qu’elle s’appuie souvent sur des valeurs et des modes de vie orientaux, du moins le Japon avant la défaite et la Chine avant Tchang Kaï-chek.

C’est vrai qu’on a affaire à une grande œuvre. Mais elle n’est pas parfaite. Le récit tient moins à l’invention imaginative qu’à l’observation cultivée. Aussi, la continuité importe moins à l’auteur qu’un déploiement de scènes qui ont besoin de temps pour s’imbriquer. On retombe sur nos pieds, mais ça reste déroutant. Enfin, de la page 268 à 318, on suit de près les expéditions spéléologiques de Le Cagot et de Nicholaï dans le gouffre de Port de Larrau. C’est assez long, ça ne fait pas avancer l’action et ça ne fait que développer un peu le contraste entre la robuste personnalité de l’un (le basque Le Cageot) et la généreuse subtilité de l’autre (son ami Nicholaï).

Comme on l’a souvent remarqué à d’autres occasions, c’est un roman riche et attachant, une critique remarquable du mode vie américain, mais un roman difficilement qualifiable d’espionnage ou de policier. Ce n’est pas une critique mais, pour moi, une information pertinente.

Extrait :
Par exception, je soumettrai à votre attention quelques citations plutôt qu’un texte continu : on verra ainsi davantage le talent et le style de Trevanian.

  • C’est un truisme de la politique américaine qu’un homme à même de remporter une élection n’en a jamais l’étoffe.

  • Tu méprises les Américains en tant que race. Mais ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen.

  • Il ne l’aimait pas assez pour désirer lui devoir quoi que ce soit.

  • Tous les Américains étaient des marchands et le fondement même du génie américain – de l’esprit yankee – est d’acheter et de vendre.

  • La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu.

  • Les Américains confondaient niveau de vie et qualité de la vie, égalité des chances et médiocrité institutionnalisée, bravade et courage, machisme et virilité, libertinage et liberté, verbosité et clarté de langage, amusement et plaisir.

  • La Mother Company et les pays de l’OPEP passaient à l’heure actuelle par une période délicate de transition; la première tentait de transformer son monopole de l’énergie pétrolière en une hégémonie couvrant toutes les autres sources d’énergie, afin de conserver ses pouvoirs et ses avantages au-delà de l’épuisement des ressources pétrolières mondiales; l’autre s’efforçait de transformer ses richesses pétrolières en acquisitions industrielles et territoriales dans le monde occidental. Et c’est pour leur permettre de franchir cette phase difficile que Diamond et Able avaient le pouvoir illimité de résoudre les trois obstacles les plus dangereux à leur succès : les efforts furieux de l’OLP pour semer le désordre afin d’obtenir une part des richesses arabes; l’interférence stupide et maladroite de la CIA et de son organe la NSA; et l’insistance tenace d’Israël à survivre.

  • Les généralisations ne sont critiquables que lorsqu’elles s’adressent à des individus.

  • Diamond se voyait tel le héros viril et solitaire, arpentant bravement une rue poussiéreuse d’un quartier perdu de Hollywood, la main à quelques centimètres de l’étui de son ordinateur. Il est révélateur que le cow-boy soit le héros type de la culture américaine : un immigrant victorien brutal et sans éducation, issu de la masse rurale.

Jeu de go

Ma note : (4 / 5)

 

 

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