Le Tsar de Peshawar – Mario Bolduc

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Libre Expression)
Genres : historique, enquête, aventure
Personnages principaux : La famille Rocheleau, Richard, Joan et leur fille Nadia

Il y a presque 5 ans, j’avais rendu compte du roman précédent de Bolduc, La nuit des albinos (prix Arthur Ellis, 2013). Bolduc n’est pas une machine à produire : d’abord, parce qu’il travaille régulièrement (scénariste) pour la télévision et le cinéma et, surtout, parce que ses romans exigent des recherches fouillées et un soin méticuleux pour intégrer les informations recueillies dans une histoire cohérente et captivante.

Celle d’aujourd’hui nous entraîne au cœur des événements qui se sont déroulés au Pakistan et en Afghanistan depuis presque quarante ans. Nous avons entendu parler, dans les bulletins de nouvelles, des talibans, de Ben Laden, d’Al-Qaïda, de l’invasion de l’Afghanistan par les Russes (1982), des moudjahidines, peut-être même de l’aide secrète américaine des États-Unis à ces combattants de la foi, de la destruction des deux tours du Word Trade Center (2001), de l’attaque menée contre les talibans et la poursuite de Ben Laden par une coalition dirigée par les Américains. Tous ces événements forment la continuité dans laquelle sera enchevêtrée l’existence mouvementée de la famille Rocheleau : Richard, le père, importateur de tapis d’Afghanistan pour la compagnie Oriental Rugs & Carpets; on l’appelle le tsar de Peshawar, parce que, au Pakistan, il profite des immigrés afghans qui ont passé la frontière avec leurs moyens pour fabriquer les tapis. Joan, l’épouse, qui joue le rôle de la femme qui met en valeur son homme, et qui joue peut-être d’autres rôles importants. Nadia, leur fille, qu’on suit de son enfance (1979) jusqu’à aujourd’hui (2011), où elle tente de veiller sur son fils, Samuel.

Nadia est un personnage important dans la mesure où elle est la médiatrice entre nous et l’histoire qui, autrement, pourrait sembler un peu sèche et désincarnée; alors que là, c’est à travers sa mémoire et son vécu que nous percevons le déroulement de l’intrigue. L’auteur évite ainsi la monotonie d’un développement chronologique quasi mathématique au profit d’une façon subjective plus vivante d’appréhender les événements. Plus déroutante aussi pour le lecteur, qui peut avoir un peu de mal à s’y retrouver malgré les indications de l’auteur.

Nadia va avoir un fils, Joan disparaîtra à New York, et Richard sera honoré et kidnappé à Saint-Pétersbourg. Quel est le lien entre ces événements? Sur qui Nadia peut-elle compter pour savoir ce qui est arrivé à son père? Le lieutenant-colonel russe Alexis Alexiev (police officielle), ou Nikonov, un haut fonctionnaire russe, très puissant, ami de Richard qui l’appelait le docteur Jivago, ou encore l’agent de la Cia Nolan Temkin ? La plupart des contacts de Richard ont changé d’alliance ou d’identité. Les Américains aidaient les moujahidines contre les Russes, mais les deux grandes puissances ont le même intérêt à combattre les talibans, puis le djihad. Enfin, il semble aussi que son fils Samuel soit menacé. Comment le retrouver ? Et est-il exact qu’il soit devenu un islamiste radical ? Déjà le rapport de forces ne penche pas en faveur de Nadia. Par ailleurs, elle ne brille pas par son intelligence et a tendance à fuir ceux qui pourraient l’aider. Et la voilà qui s’imagine pouvoir empêcher seule un attentat d’envergure au Space Club de Moscou contre Jerry De Soto et son groupe Atomic Behavior.

L’action ne manque pas. Ce n’est pas un roman, malgré tout, qui plaira à tout le monde. La dimension politico-économique est très importante, même si l’enquête n’est pas négligée, et l’intérêt du lecteur pour la politique internationale est requis. Ceux, par contre, qui se méfient des polars et les considèrent comme des divertissements anodins trouveront ici chaussure à leurs pieds. Comme nous sommes dans le monde de l’import-export, c’est par le biais des intérêts économiques que les bouleversements politiques sont envisagés et, en grande partie, expliqués. Ce qui me semble bien pertinent.

Il y a beaucoup de monde dans cette histoire, et les principaux personnages ne sont pas très attachants : Richard est un mégalomane vaniteux, Joan est une snobe qui ne joue pas franc jeu, et Nadia une narcissique invétérée, trop émotive pour être lucide, et hantée par une impitoyable culpabilité. Or Bolduc, justement, ne cherche pas à nous éblouir par des héros; les personnages apparaissent plutôt comme des pièces sur un échiquier trimballées au gré des nécessités économiques, même si leurs orientations sont déterminées de façon le plus souvent indirecte.

Bref, on oubliera peut-être la famille Rocheleau, mais nous resterons liés à ces pays et aux événements du Moyen Orient comme si on y avait vécu pendant un bon bout de temps.

Extrait :
Novembre 1989.
Un long convoi sur le pont qui traverse le fleuve Amou-Daria, à la frontière de l’Afghanistan, le 15 février dernier; des camions, des tanks, le reste d’une armée en lambeaux, humiliée, démoralisée, qui rentre chez elle au milieu de l’hiver. À la télé, on l’a vu, les soldats crachent sur le sol avant de quitter pour de bon cette terre pourrie, mais leur pays est au bord du gouffre, lui aussi, même si rien encore ne laisse prévoir sa mort à court terme. Cette invasion déclenchée sur un coup de tête, par un Brejnev affaibli, était perdue d’avance. Une défaite d’autant plus amère qu’elle va saper les bases de la société soviétique. En plus des body bags et des soldats blessés, handicapés à vie, ce sont des drogués qu’on a rapatriés au cours de ces années, un long cortège d’êtres brisés, anéantis, dépendants de l’opium utilisé par les Soviets contre les moudjahidines, mais que ceux-ci avaient refilé aux soldats afin de détruire leur moral.

Peshawar

Ma note : 4 Stars (4 / 5)

 

 

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