La nuit des Albinos – Mario Bolduc

Par  Michel Dufour

Date de publication originale : 2012 (Libre Expression)
Genres : Enquête – Aventure
Personnages principaux : Max O’Brien, escroc sympathique

J’avais beaucoup aimé le roman précédent de Bolduc, Tsiganes,  son deuxième roman d’aventure et d’enquête (2007), qui avait obtenu en 2008 le prix Arthur Ellis pour le meilleur polar écrit en langue française. Auparavant, il avait écrit Cachemire (2004). Absorbé dans l’univers du cinéma et de la télévision (Radio-Canada et France 2) depuis vingt ans, scénariste d’expérience, animateur d’ateliers d’écriture à l’École nationale de théâtre du Canada depuis une dizaine d’années, Bolduc a malheureusement peu de temps à consacrer aux aventures de Max O’Brien, son escroc sympathique plus ou moins repenti. Par ailleurs, son genre de roman exige aussi pas mal de recherches en histoire, géographie, médecine, sciences politiques, et j’en passe… C’est ce qui explique la rareté de sa production ès-polars.

L’avantage pour le lecteur c’est que, quand un Bolduc est publié, on se réjouit parce qu’on s’en ennuyait depuis longtemps. Et on retrouve avec plaisir ce dépaysement lié à la thématique centrale : ici, les pays de l’Afrique de l’Est, Tanzanie, Ouganda, Kenya, Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo, Malawi, Zambie, liés au trafic des albinos, ces Nègres blancs d’Afrique, génétiquement exceptionnels, d’où les pouvoirs diaboliques ou miraculeux qu’on prête à différentes parties de leur corps. De la même façon, dans Cachemire, l’enquête sur l’attentat contre le neveu d’O’Brien, sous-secrétaire à l’ambassade du Canada à New-Delhi, se déroulait au milieu du violent conflit entre les intégristes islamistes du Pakistan et les intégristes hindouistes de l’Inde. Et Tsiganes, où O’Brien va donner un coup de main à son ami Kevin Dandurand, accusé d’avoir causé la mort de plusieurs Roms dans un squat de Bucarest, nous remettra en mémoire les atrocités du régime de Ceaucescu et la répression systématique des Tsiganes.

Dans La Nuit des Albinos, la jolie et énergique amie de Max, l’avocate Valéria Michieka et sa fille, Sophie, sont sauvagement torturées et assassinées en Tanzanie où elles luttaient contre le trafic des Albinos et le pouvoir des sorciers. Elles avaient même obtenu du président Lugembe le rétablissement de la peine de mort pour contrer cette coutume barbare de tuer et/ou de mutiler les Albinos. Ceux qui ont intérêt à se débarrasser d’elles ne manquent pas : les sorciers, les ex-tortionnaires d’Idi Amin Dada, recrutés dans l’armée tanzanienne, des ennemis de Max O’Brien qui veulent se venger après avoir été victimes d’une de ses escroqueries?

D’un autre côté, à des milliers de km de là, à Huntsville au Texas, le mari de Roselyn Kerensky est disparu d’une résidence pour personnes âgées : fugue ou enlèvement? Albert n’est pas jeune mais ne manque pas d’énergie quand il le faut. Longtemps bourreau officiel du plus vieux pénitencier du Texas, il semble obsédé par cette prison sur laquelle donne la fenêtre de sa chambre, et passe une partie de sa vie de retraité à la contempler. Est-ce le parent d’un condamné qui a voulu se venger? Ou Albert a-t-il été victime d’une crise d’Alzheimer? Et surtout, quel rapport entre cette histoire et la précédente?

Ce ne sont pas les matériaux qui manquent ni les va-et-vient dans l’espace et dans le temps. Beaucoup de personnages et beaucoup de bouts d’histoires qui finissent par se ressouder. Mais le lecteur ne doit pas se laisser distraire. Bolduc, comme s’il était conscient de la complexité de ses intrigues, adopte un style d’écriture qui explique souvent dans le détail des comportements ou des sentiments. Contrairement à Théorin qui écrivait quelque part : « Quand j’écris, je visualise ce que font mes personnages, comment ils se comportent… Les Américains disent : « Ne racontez pas, montrez ! » N’écrivez pas « il est triste », mais « il baisse la tête ». » De fait, j’ai souvent eu l’impression de lire un conte. Nous ne sommes pas jetés dans l’action ; c’est comme si nous nous installions plutôt dans la tête de l’auteur. Plus un roman d’ambiance qu’un stimulateur d’adrénaline. Adagio plutôt qu’allegro. Un inconvénient du fait de produire tous les 4 ans, c’est que, si Bolduc connaît bien O’Brien qui, en quelque sorte, vit avec lui, pour ceux d’entre nous qui ont la mémoire courte ou qui ont tendance à confondre une peu la centaine de romans qu’ils lisent chaque année, le personnage principal nous échappe comme un compagnon de voyage qu’on n’a pas vu depuis un bon bout de temps : pas facile de s’y attacher solidement, de l’aimer ou de le haïr.

Même si j’ai eu un peu l’impression de rester devant l’histoire, cette histoire est bonne et surtout très informative, et conviendra parfaitement à ceux qui craignent qu’un polar n’ait qu’une fonction de léger divertissement.

Ma note : (4 / 5) 

 

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Une réponse à La nuit des Albinos – Mario Bolduc

  1. Richard dit :

    Bonjour Michel,

    Je viens juste de terminer ce 3e roman de Mario Bolduc et je lui trouve le même défaut que toi: la rareté de l’oeuvre de cet auteur fascinant.

    Bonne lecture !
    Amitiés

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