Déni – Anna Raymonde Gazaille

Par Michel Dufour

déniDate de publication originale : 2014 (Leméac)Gazaille
Genre : Procédure policière
Personnage principal : Paul Morel, inspecteur (SPVM)

L’année dernière, le premier roman d’Anna Raymonde Gazaille, Traces, avait constitué une belle surprise. Déni me paraît plus ambitieux : plus de personnages, des crimes qui impliquent plusieurs tueurs, une liste de suspects qui s’allonge, les policiers qui s’épuisent, et une intrigue à plusieurs dimensions. Une histoire complexe, qui se lit lentement parce qu’il faut digérer un grand nombre d’informations, mais, au final, nous avons l’impression d’avoir fait le tour de la question.

L’essentiel de l’action se passe dans le quartier de Parc-Extension, un des plus multiethniques de Montréal. On découvre dans une piscine publique une jeune fille pendue par son hijab et les poignets tailladés. L’équipe de l’inspecteur-chef Paul Morel se met en branle. L’hypothèse du suicide est assez rapidement exclue. La jeune Noor appartenait à une famille pakistanaise stricte : les filles et la mère étaient régulièrement battues; le père, Farid Khan, ne tolérait pas qu’on ne se soumette pas à ses ordres. Or, Noor n’était pas la jeune fille rangée qu’elle laissait croire au premier abord. Elle envisageait même de s’enfuir avec son ami Zar. Un musulman zélé, Atif, la poursuivait de ses assiduités et de ses exhortations morales. S’agirait-il donc d’un crime d’honneur ? Ou d’un meurtre par jalousie ? Ou d’une querelle d’amoureux ? L’enquête se complique avec la disparition de certains suspects et l’assassinat de quelques autres. Un lien s’établit lentement entre le mariage forcé de Noor que projetait Khan, et un trafic d’armes et de drogues. Les policiers filent un mauvais coton : Morel ne dort plus, Cabrini devient de plus en plus agressive, Ling ne lâche plus son ordinateur pour étudier les informations enregistrées par des caméras de surveillance, Losier interroge des suspects en bombant le torse et en montrant les dents, Tanguay, l’intellectuel de la bande, analyse les méandres des sociétés-écrans édifiées par Khan, dont les importations de meubles cachent sûrement quelque chose d’autre. Enfin, ils ne peuvent pas se passer de Josée Fortier, la détective du poste 33, qui a commencé l’enquête dans le quartier qu’elle connaît comme sa main. Sans elle, ils auraient l’impression de travailler dans un pays étranger aux mœurs difficilement compréhensibles. D’autant plus que les policiers admettent qu’ils sont un peu dépassés par les proportions démesurées des problèmes qu’ils tentent de résoudre.

Pas facile pour le lecteur non plus : nous suivons l’enquête de près; quotidiennement, on met en commun ce qu’on a trouvé et Morel détermine les démarches pour le lendemain. Nous sommes un peu dans la position du policier qui doit assimiler toutes ces informations, retenir les caractéristiques de chaque personnage, élaborer et analyser des hypothèses. Pas facile pour l’auteur non plus qui scrute les détails et doit retenir notre attention par des procédés d’écriture originaux, par exemple passer d’une scène A à une scène C, pour ensuite raconter la scène B et ainsi répondre à des questions qu’on s’était posées. Ou en intercalant des fragments de la vie de la russe Anya, ex-droguée, mal mariée, danseuse dans un bar où se réunissent gangs de rue et criminels internationaux : ça nous présente une partie de l’histoire sous un angle bien différent.

Puis, Gazaille sait nous rendre attachants Morel et ses collègues par des ouvertures sur leur vie privée : les problèmes de couple de Morel et de Losier, l’avortement de Cabrini, la timidité de Tanguay, les inquiétudes de Fortier sur son âge. On est loin des caricatures. L’enquête est sans doute fastidieuse mais on sympathise avec les enquêteurs, on ressent leurs frustrations et on se réjouit de leurs succès. Enfin, c’est impressionnant de voir comment l’auteure nous rend accessible la culture musulmane, radicalisée ou modérée, dans un effort de compréhension qui évite les pièges de l’intolérance et de la complaisance.

C’est un roman important, du travail bien fait, mais ça ne se lit pas comme un thriller; ce n’est ni un Nesbo, ni un Michaud. On ne craint pas pour la vie des policiers, qui ne jouent pas aux héros. Les émotions qui s’apparentent à la peur, l’effroi, l’angoisse, ne nous atteignent pas. Plutôt la curiosité et la reconnaissance qu’on éprouve en prenant connaissance d’un documentaire réalisé avec une grande maîtrise, et qui nous concerne.

Extrait : 
Les mains appuyées contre la paroi de la douche, la nuque offerte sous le jet brûlant, Paul s’abandonne quelques instants. Il laisse le brouillard dans sa tête prendre toute la place. Ce serait si bon d’arrêter le moulin de ses pensées… Ce doit être ça que les alcooliques et les drogués recherchent, cette chute dans un coton si épais que les sons dans la tête ne sont plus qu’un faible chuchotement. Anesthésié. Jamais, au cours de toutes les enquêtes qu’il a menées, il ne s’est senti aussi près de l’échec, aussi prêt à tout larguer. Il ne possède aucune preuve que Farid Khan a assassiné sa fille, l’amant de celle-ci et le jeune commissionnaire qu’il employait parfois. Ils n’ont contre lui que des présomptions, sa fuite qui le rend suspect, et le témoignage de Maira et Zahra qui l’accusent de violence conjugale et de sévices sur Noor. La drogue et les armes, ce sont les entrepôts de Javed qui les abritaient ! Il y a bien l’anhydride, mais est-ce suffisant quelques centaines de bidons ? Le sang d’Atif Hasmi dans la fourgonnette et l’entrepôt le relie au meurtre, sans prouver toutefois qu’il en était l’auteur. Même s’ils réussissaient à retracer Khan et à l’arrêter, ils n’ont que des broutilles contre lui : son association avec Javed, le témoignage de Kévin – un petit dealer peu crédible qui dit avoir acheté d’Hashmi un gramme d’héro – le sac de sport que transportait Atif, identique à celui que Noor trimballait.

 Ma note : (4 / 5)  déni-amb

 

 

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