Quand j’avais cinq ans je l’ai tué – Laurent Chabin

Par Michel Dufour

quandjavais5ansDate de publication originale : 2015 (Libre Expression)chabin
Genre : enquête familiale
Personnage principal : Lara Crevier, étudiante en manque

 J’ai rendu compte l’an passé du deuxième roman (Apportez-moi la tête de Lara Crevier !) de ce qui s’annonce maintenant comme une tétralogie portée par le couple Serge Minski et Lara Crevier. Le troisième roman s’intitule Quand j’avais cinq ans je l’ai tué.

Toujours subjuguée par son amant Minski, Lara part à la recherche de son passé, parce qu’elle s’imagine que c’est ce qu’il souhaite. Elle retrace ainsi son passé de petite et jeune fille battue et violée grâce à la complicité de sa mère alcoolique, victime de tous les voyageurs qu’elle recevait, y compris son conjoint. C’est lui que Lara a apparemment tué d’un coup de fourche bien placé, quand elle avait cinq ans.

Elle revoit sans grand plaisir son village de Branfield. Un seul bon souvenir : les moments où elle se réfugiait chez ses voisins, les Svislotch, probablement des Russes, qui lui ont appris le plaisir de lire. Elle a quitté Branfield et a appris que la maison des Svislotch avait passé au feu et que le couple avait disparu, peut-être dans les flammes. Elle retrouve aussi son frère aîné, Larry, qui a choisi un étrange mode de vie, et qui l’oriente vers Stillman, un peintre et sculpteur, ami de Minski et des Svislotch. (Souvent, c’est d’ailleurs dans l’atelier de Stillman que Minski et Lara se rencontrent.) Ce qui liait Larry, Stillman, Minski et les Svislotch paraît être un commerce de faux tableaux. Pour comprendre davantage la situation, elle interroge l’imposant Big Will, et finit par conclure qu’elle ne sait plus où elle en est. En désespoir de cause, elle rend visite à sa mère à l’hôpital psychiatrique de Sherbrooke. Et se demande ce qu’elle est allée foutre là. Puis, Lara émet l’hypothèse que c’est peut-être sa mère qui a empoisonné à l’arsenic les Svislotch avant d’incendier leur maison : elle ne les aimait pas beaucoup. Enfin, elle revient en ville et retrouve Minski avec qui elle se livre à quelques jeux sexuels, tout en se demandant si Minski est Stillman. La scène finale se déroule au sommet de la Canada Malting à Saint-Henri, usine abandonnée et qui tombe en ruine. Le long récit de Minski sur son propre passé n’est peut-être pas vrai, mais il permet à Lara d’émettre une ultime hypothèse, qui n’est peut-être pas fausse.

Tout au long de cette histoire, comme en filigrane, et conférant une certaine unité au récit, les jeux et fantasmes sexuels de Minski, de Lara et, probablement, de l’auteur définissent les personnages auxquels on a affaire. Agrémentés de citations et de réflexions du genre anarchiste. Ce qui vaut à Chabin un public tout dévoué.

Extrait : 
À l’heure dite, le lendemain, je me trouve donc au pied de l’édifice, côté canal. Derrière les buissons, la clôture est à demi arrachée et je suis entrée sans peine. Trouver le moyen de pénétrer à l’intérieur est moins simple. Je découvre cependant une porte dégondée à l’arrière, hors de vue de la piste cyclable qui, de toute façon, est encore déserte, à cette heure-ci.
L’intérieur de la malterie est absolument ahurissant. On se croirait dans une cathédrale édifiée par un autocrate fou et passée par les bombes au phosphore. Vision apocalyptique. Sur les pans de murs encore debout, tags et graffiti pullulent, dont un étrange homme vert à tête de grenouille, accroupi dans un recoin, épaules rentrées, témoin silencieux qui semble veiller sur les visiteurs indiscrets.
Un peu perdue au milieu des gravats et des débris de ferraille, je demeure un long moment immobile. Le silence est total, aucun signal ne vient me confirmer que je ne me suis pas trompée d’endroit. En dépit de la pénombre, je parcours des yeux la foule de graffitis.
Tout-à-coup, à l’une des extrémités de l’immense salle, dans la lumière grisâtre du petit matin, j’aperçois un minuscule morceau de tissu blanc qu’un courant d’air, pénétrant par les innombrables fissures et trous des murs, vient d’agiter mollement. Je m’approche, faisant attention de ne pas trébucher sur les briques qui jonchent le sol. Une culotte de femme. Je la hume. Elle n’est pas neuve. J’éclate de rire…
L’inutile et pitoyable lingerie est accrochée à une échelle métallique et rouillée qui monte vers une ouverture pratiquée dans le plafond. Je scrute en vain le trou béant. Aucune lumière ne provient de là-haut. Mais il n’y a pas de doute, c’est là qu’on m’attend. J’agrippe solidement les montants et entreprends l’ascension. Les barreaux sont rugueux et froids, l’échelle se balance légèrement. Cependant, vu mon poids, je ne crois pas que je risque grand-chose.
L’étage supérieur est très sombre et je n’y distingue rien. Mais une deuxième échelle, moins abîmée que celle que je viens de gravir, y est reliée et s’élance vers les hauteurs. Celle-ci est beaucoup plus longue que la précédente et, tandis que je grimpe dans le noir, sur ce bout de ferraille vibrante, je commence à me demander ce que je fais là…

Ma note : (3 / 5) quandjavais5ans-amb

 

 

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4 réponses à Quand j’avais cinq ans je l’ai tué – Laurent Chabin

  1. Nina R. dit :

    Tout d’abord je vous félicite pour votre site, il est agréable, clair et les articles sont intéressants, mais il y a quelque chose que je ne comprends pas bien c’est la notation que je trouve bien étonnante. Si je prends par exemple les deux derniers articles, l’un est noté 3, c’est celui de L. Chabin, l’autre est noté 4 celui de J. Latynina. Cependant en lisant vos commentaires dans le premier il est question d’obsédés sexuels et de renifleurs de petites culottes alors que dans le second nous avons affaire à un auteur qui renouvelle le genre et qui prend des risques en écrivant son livre. Sans avoir lu aucun des deux livres mais en me basant sur vos commentaires il me semble que les deux livres ne sont pas dans ma même catégorie alors qu’un seul petit point les sépare ce qui me laisserait penser qu’ils sont proches en qualité. J’ai d’autres exemples comme celui la.

    • michel dufour dit :

      D’abord, le roman de Chabin ne se réduit pas à des obsédés sexuels et une renifleuse de petites culottes. Et le fait qu’il y en ait dans un roman ne dit pas grand chose sur la qualité du roman.
      Ensuite, la différence entre 3 et 4 est énorme, c’est celle qui existe entre un travail passable et un bon travail: 20%.

    • Ray dit :

      Effectivement la notation est un problème. Beaucoup d’autres blogueurs évitent cette difficulté en n’attribuant pas de notes. Nous avons décidé de mettre des notes pour synthétiser notre ressenti du livre mais comme nous l’indiquons dans l’onglet « Notation », le plus important est l’analyse et les commentaires que nous faisons. Nous utilisons un système de notation qui va de 0 à 5, en réalité nos notes s’échelonnent de 2 à 4,5 le plus souvent, ce qui restreint la plage. Nous avons du mal à noter en dessous de 2 par respect pour les auteurs et pour l’effort d’écriture, en dessous de 2 l’œuvre serait considérée comme nulle et ça nous avons du mal à le dire car dans ce domaine la subjectivité tient une place importante. De même nous n’attribuons qu’exceptionnellement un 5 qui signifierait que c’est un quasi chef-d’œuvre. Pour en revenir à vos exemples, pour nous il y a une grande différente entre une note de 3 qui indique que le livre est moyen et un 4 qui indique que c’est un bon roman. Un point d’écart dans une plage aussi réduite c’est beaucoup, c’est la différence entre moyen et bon et encore je ne parle pas de la différence de sensibilité des deux chroniqueurs qui joue aussi son rôle.
      Je vous remercie de vous intéresser à notre blog et de nous faire part de vos réflexions.

  2. Éliane dit :

    J’aimerais souligner que le fait de réduire Laurent Chabin à ses scènes de sexe serait passer à côté de son propos principal : la liberté individuelle et la place de l’humain dans la société. À mon avis, c’est là le véritable propos de la trilogie Lara Crevier. Le sexe extrême, la violence et la solitude ne sont que des expressions de la conception anarchiste que l’auteur se fait du monde.

    Et malgré qu’il se targue (à travers ses personnages) de liberté absolue, on se rend compte au bout de la lecture qu’en fait, bien sûr, l’anarchie est une prison tout aussi puissante que le conformisme.

    Bref, Chabin fait réfléchir et ses récits offrent à l’amateur qui le désire de belles heures d’étude sociologique et anthropologique! Et si au passage, comme je le soupçonne, l’auteur prend plaisir à « choquer ma tante » avec des scènes trop crues, je ne lui en tiens pas rigueur… San Antonio l’a fait avant lui!

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