Les enfants de l’eau noire – Joe R. Lansdale

Par Raymond Pédoussaut

lesenfantsdeleaunoireDate de publication originale : 2012 (Edge of Dark Water)lansdale
Date de publication française : 2015 (Denoël)
Genres : Aventures, thriller
Personnages principaux : Sue Ellen, Jinx et Terry, adolescents de l’East Texas

Quand on remonte un cadavre du fond de la rivière au cours d’une partie de pêche, c’est inattendu. Surtout quand le cadavre est lesté par une machine à coudre solidement accrochée aux pieds et qu’enfin on s’aperçoit que le macchabée est une connaissance. C’est ce qui arrive à trois adolescents qui accompagnaient le père et l’oncle de l’un deux lors d’une pêche par empoisonnement des poissons. C’est leur copine qui a été remontée ainsi. Sans s’attarder à rechercher le coupable, l’enterrement est rapidement expédié. Les ados ne sont pas satisfaits du peu de considération avec lequel les adultes ont traité la mort de leur amie. Ils mettent sur pied un projet pour rendre hommage à la victime : d’abord exhumer le corps, puis l’incinérer et disperser les cendres à Hollywood. Ainsi leur copine reposera là où elle rêvait d’aller pour devenir une star de cinéma. Au passage ils vont découvrir le plan d’un trésor caché dû à un ancien braquage de banque. Récupérer cet argent leur permettrait de financer le voyage à Hollywood. Mais ce magot intéresse aussi d’autres personnes. C’est le début d’une aventure mouvementée avec de multiples péripéties.

Les marécages est un des précédents romans de Lansdale, datant de 2002. Cela a été une réussite, peut être même son meilleur roman. Alors l’auteur a repris les mêmes ingrédients pour réaliser ce nouveau roman :
– Même décor de L’East Texas : la rivière et les marécages
– Même époque : années 1930
– Même personnages principaux : des enfants, plus âgés ici que dans Les Marécages
– Mêmes indigènes de l’East Texas : des ploucs racistes, alcooliques, grossiers, qui tabassent femmes et enfants
– Même présence d’un genre de croquemitaine : Skunk ici et Homme-Chèvre dans Les marécages.
Cela fait beaucoup de ressemblances, mais malgré ça on a quand même l’impression de lire une nouvelle histoire, ni remake (pas tout à fait) ni suite d’un précédent ouvrage. Mais avec exactement les mêmes ingrédients, comment réaliser quelque chose de vraiment différent ? À mon avis on appréciera encore mieux le roman si on n’a pas lu Les marécages évitant ainsi le rapprochement trop évident entre les deux romans.

Le style est direct, alerte et spontané, c’est sensé être celui de la narratrice, une adolescente de 16 ans. Lansdale c’est le roi de la comparaison originale et inattendue. Pour vous donner une idée en voici quelques exemples tirés du florilège contenu dans ce roman: «  Il s’approcha du feu avec son gros bide qui bondissait devant lui comme un chien sautant pour lui faire fête. » – « mes sensations remontèrent à la surface, comme des carpes mortes dans un étang. » – « une chaise rembourrée près du lit,  qui dégageait une odeur de vieux et de moisi, comme une grand-mère qui aurait pris l’eau. » Il y en a ainsi plusieurs dizaines qui égaient le récit. On dirait que l’auteur s’est livré à un concours de comparaisons originales et marrantes. Ça fait sourire d’abord mais ça finit par rendre indifférent cette répétition systématique du procédé.

Mais il a quand même beaucoup de choses positives dans ce roman notamment un rythme soutenu, l’action souvent débridée et l’humour très présent. Lansdale sait raconter une histoire et la rendre très attractive en installant un bon suspense. Quelques dialogues savoureux agrémentent l’ensemble. La nature est omniprésente : la rivière, les marécages, les arbres, la pluie, le vent. Les éléments naturels sont très bien rendus. La nature est à la fois dangereuse et protectrice. Les personnages sont hauts en couleurs : les trois adolescents mais aussi les gros péquenots qui picolent et tabassent, de même qu’une vieille méchante comme une teigne et bien sûr Skunk, un genre de croquemitaine qui terrorise les habitants de la forêt.

Les enfants de l’eau noire est un livre agréable même si l’auteur s’est laissé aller à réutiliser bon nombre de recettes qui ont déjà bien fonctionné précédemment. Un brin d’originalité supplémentaire (par rapport aux Marécages) n’aurait pas fait de mal. Finalement Lansdale a plagié le Lansdale plus jeune de 12 ans. Mieux vaut plagier soi-même  que  les autres ! Mais si la technique de l’écriture est toujours aussi maîtrisée, l’imagination ne commence-t-elle pas à se tarir ?

Extrait : 
« Alors qu’Absalom était encore petit, son métis de père en a eu marre de l’entendre baragouiner tout le temps. Un beau jour, il l’a attrapé, l’a plaqué au sol et lui a arraché la langue avec des pinces, et puis il s’est fait la malle et on ne l’a plus jamais revu. Quelques années plus tard, quand le gosse avait dans les dix ans, il a commencé à faire sacrément peur à sa mère. Elle racontait qu’il lui arrivait de se réveiller la nuit et qu’elle le surprenait, debout à côté de son lit, à l’observer de cette même façon qu’il avait de regarder les fourmis. Un matin, elle l’a pris avec elle et l’a emmené en barque sur le fleuve. C’était l’anniversaire de l’enfant et, par la suite, elle a dit avoir pensé que c’était le bon moment pour faire ça. Elle lui a expliqué qu’ils allaient à la pêche, mais en fait elle l’a balancé à l’eau et puis elle s’est penchée et lui a tenu la tête sous la flotte.
D’après papa, elle avait agi sans le moindre remords parce qu’elle estimait qu’il y avait quelque chose de mauvais en lui et qu’elle avait fait ce qu’il fallait. Ce que Dieu lui avait demandé. Elle avait vu les yeux de son fils qui la fixaient de dessous la surface à travers le petit espace entre ses doigts pendant qu’elle le tenait sous l’eau. Ils étaient aussi glacés que des billes de verre… Mais voilà, il ne se noyait pas. Alors elle a pris la rame et lui en a filé plusieurs coups sur le crâne ; il a fini par être emporté par le courant. Elle pensait qu’il était mort. En réalité, il s’est échoué sur le rivage et il a survécu. Depuis, il vit dans les bois comme un animal sauvage dans des conditions tellement dures qu’il a fini par puer atrocement — et c’est pour ça qu’on lui a donné ce surnom, Skunk. »

Ma note : (3,8 / 5) lesenfantseaunoire-amb

 

 

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4 réponses à Les enfants de l’eau noire – Joe R. Lansdale

  1. Satrape dit :

    Ne connaissant pas « Les Marécages » pas de risque de déception, donc je note celui-ci ! La comparaison avec la mémé m’a fait rire. Superbe chronique, bon tu m’agaces, ça agrandit encore ma liste…

    • Ray dit :

      Si tu ne fais pas le rapprochement avec « Les marécages », le livre te paraîtra excellent.
      À moins que tu tiennes absolument à lire une nouveauté, je te conseillerais même de lire « Les marécages ». Si tu l’achètes, tu le trouveras en poche beaucoup moins cher que « Les enfants de l’eau noire » qui vient de paraître.

  2. Ingannmic dit :

    Mince, j’avais noté ce titre suite à une excellente critique dans je ne sais quel journal…
    Je crois que je vais plutôt te faire confiance, et le remplacer par Marécages.

    • Ray dit :

      Je suis effectivement à contre-courant, beaucoup de critiques sont favorables. Si tu n’as pas lu « Les Marécages » tu vas trouver « Les enfants de l’eau noire » excellent. Mais si tu as lu « Les marécages » tu vas t’apercevoir que Lansdale a fait dans la facilité en pondant une histoire qui ressemble beaucoup à son précédent roman. Je te conseille donc, si je peux me permettre un conseil, de lire « Les marécages » qui me paraît meilleur et original, lui.

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