Crimes au musée – Collectif (Richard Migneault, dir.)

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Druide et Belfond)
Genre : Nouvelles variées
Personnages principaux :

Après Crimes à la librairie (2014) et Crimes à la bibliothèque (2015), Richard Migneault nous revient avec ces Crimes au musée, pour lesquels il a recruté dix-huit femmes québécoises ou européennes francophones. Moins homogènes que les deux premiers recueils, ces courts récits n’en demeurent pas moins intéressants et permettent de découvrir de nouveaux auteurs, en l’occurrence de nouvelles auteures.

L’idéal serait de lire ces nouvelles de temps en temps, quand on a un moment de disponibilité. Pas possible pour un critique talonné par un éditeur sévère. L’opération est donc plutôt fastidieuse. C’est pourquoi je me conterai d’un point de vue très subjectif, une sorte d’aide-mémoire que j’écris d’abord pour moi, en espérant qu’autrui puisse en profiter.

Parmi les auteures déjà connues, j’ai trouvé troublante la nouvelle d’Ariane Gélinas, Les météores saignent. Dans Crimes à la librairie, je l’avais comparé à Senécal : ce qu’ils ont en commun c’est la capacité de distiller des atmosphères charnelles mystérieuses.

Andrée A Michaud, une de mes auteures préférées, brillante, sensible et ludique, y va d’un pastiche du polar hard-boiled américain, Mobster’s Memories, émaillé de références pertinentes, rigoureusement fidèle à la littérature américaine des années 30-40, et traversé par un humour bien placé qui subvertit toute scène de violence.

Florence Meney nous transporte dans les paysages arides de la Cappadoce au Musée à ciel ouvert de Göreme. La mort à ciel ouvert met en scène le conservateur d’âge mûr du Musée archéologique de Florence, Frederico, et Elsa, une jeune restauratrice d’art antique. Après une dizaine d’années d’union, l’une est infidèle, l’autre le sait mais ignore qu’elle sait qu’il le sait. L’avenir est menaçant.

J’avais bien aimé La vie comme avec toi de Geneviève Lefebvre, même si l’aspect psychologique l’emportait de beaucoup sur le drame policier proprement dit. Dans L’Homme à la machette, c’est encore le cas. L’après-guerre au Rwanda sert de décor au meurtre d’un écrivain, Rémi Chrétien, massacré dans la roseraie du Musée de Kigali, qui présentait la genèse de l’extermination d’un million de Tutsis et de Hutus modérés. Bien sûr, on connaîtra l’assassin, mais on apprendra surtout que les hommes égocentriques ont intérêt à se méfier de la mémoire des femmes blessées.

Martine Latulippe, dans La Vieille, insiste aussi sur une femme blessée par la mort de son fils policier; le lecteur apprendra qu’il faut se garder d’éveiller des douleurs qui sommeillent.

Je n’avais pas été conquis par Le Cruciverbiste de Claire Cooke. Par contre, j’ai trouvé digne d’intérêt Un thé pour le gaijin. Un journaliste québécois au Japon est témoin d’un assassinat dont il semble devenir le principal suspect. Dépaysement garanti, un brin d’exotisme, mobile pas très clair et dénouement incongru.

La réputation de Karine Giebel n’est plus à faire. Son récit L’intérieur est poignant. Harcelée jusqu’au viol par son patron François Charmant (sic) au Musée d’Art moderne, Virginie subit une situation difficilement dépassable : si elle résiste ou dénonce, elle perd son travail et ne peut plus subvenir aux besoins de ses deux enfants; si elle consent, elle perd le respect d’elle-même et se dégrade à vue d’œil. La force du récit, c’est qu’il illustre rigoureusement un chantage impitoyable auquel bien des femmes sont soumises, même si c’est souvent à un degré moindre. Et, comme dans cette nouvelle, les solutions entraînent parfois d’autres problèmes assez effrayants.

Parmi celles que je ne connaissais pas et que j’aurais du plaisir à lire, qu’on me permette de souligner L’ombre d’Alphonse de Danielle Thiéry, amusant par son excès, surprenant mais, après tout, peut-être pas impossible. Un bon point aussi pour Catherine Lafrance, une des rares qui ont respecté l’idée du musée et d’un véritable polar d’enquête dans Le Christ couronné d’épines; j’ai bien aimé ce duo journaliste/policier dont les compétences complémentaires donnent de bons résultats. Ingrid Desjours m’a embarqué, piégé, dans une histoire angoissante mais pas désespérée, Le second linceul. Nouvelle bien servie par une écriture coulante et un esprit agréablement pervers.

Une œuvre de collection, grâce au dynamisme de Richard Migneault.

Extrait : (Andrée A Michaud, Mobsters Memories)
Jim Latimer me traquait depuis le début de la nuit et j’étais à bout de souffle, à bout de ressources, à bout d’imagination. Toute la journée, j’avais couru de ruelles en impasses, empruntant un parcours labyrinthique où je m’étais plus d’une fois perdu, reprenant le même embranchement alors que je me croyais à des kilomètres de mon point de départ, marchant dans mes propres pas et repassant sous des marquises qui jetaient sur moi l’ombre glaciale des jours mortels.
Si je ne trouvais pas rapidement une solution, je n’aurais bientôt plus d’autre choix que de me réfugier dans l’un de ces bars minables où je risquais de tomber sur les hommes de Latimer, un petit chef de gang sans foi ni loi qui avait décidé d’avoir ma peau. Tout cela avait commencé la veille, quand j’avais entraîné Julia Levinsky, une femme qu’il considérait comme sienne, sur la piste de danse d’un bar rétro alors que résonnait sous les lustres étincelants la musique langoureuse de Samba Pa Ti.
J’avais encore le parfum de Julia sur la peau, là où elle avait frotté sa joue contre la mienne mais, d’heure en heure, ce parfum se couvrait d’une sueur âcre me rappelant que j’étais un homme en fuite, un rat perdu dans les dédales d’une ville impitoyable.

Musée québécois de culture populaire     (Trois-Rivières)

Niveau de satisfaction :
(4 / 5) (très approximatif, compte tenu du genre d’œuvre)

 

 

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