Jours de haine – Anna Raymonde Gazaille

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Leméac)
Genres : Enquête, thriller
Personnage principal : Paul Morel (Service de police de la Ville de Montréal, SPVM)

C’est le troisième roman de Gazaille; le plus réussi. Dès son premier roman, Traces (2013), où les procédures policières étaient décrites avec minutie, Gazaille avait manifesté un sens véritable du dialogue et, malgré des meurtres horribles à connotation sexuelle, elle avait évité la complaisance dans le scabreux et l’hameçonnage érotique. Son deuxième roman, Déni (2014), lui avait valu de se classer comme une des trois finalistes pour le prix Saint-Pacôme du roman policier. Riche en descriptions sociologiques (la population musulmane de Parc-Extension), ce roman était plus complexe, avec un grand nombre de personnages et de suspects. Le lecteur approfondissait sa connaissance de l’équipe de Morel et s’attachait plus à l’équipe comme telle qu’à un membre en particulier. L’intérêt sociologique dominait, d’une certaine façon, de sorte qu’on s’identifiait moins aux policiers et qu’on ne craignait pas vraiment pour eux.

L’intrigue policière n’est jamais négligée, même si Gazaille ne s’en contente pas. Dans ce troisième roman, elle a simplifié l’intrigue, réduit le nombre de personnages, diminué les informations sociologiques comme telles, ou plutôt elles font partie du décor, par exemple quand on scrute le passé de Landry. On fréquente plus longuement les enquêteurs, qui sont d’ailleurs apparemment visés par le tueur, sans se perdre pour autant dans des diversions psychologiques; Gazaille en dit juste assez pour donner de la consistance aux membres de l’équipe : Morel, évidemment, austère et un peu grognon, mais sensible; la jolie Cabrini, impulsive et fougueuse; Losier, anxieux et démoralisé; Ling, brillante et tellement désireuse d’être intégrée au groupe, ainsi qu’au tueur, très juste esquisse d’une victime du syndrome post-traumatique. Le roman d’enquête se double ainsi d’un véritable thriller.

Enfin, alors que Jacques Côté (Où le soleil s’éteint) situait l’action de son roman en 1983 pour éviter d’être piégé par les innovations technologiques, Gazaille est très contemporaine : ordinateurs, caméras de surveillance, banque de données apparaissent comme de bons serviteurs plutôt que de mauvais maîtres. Et, en guise de bonus, des réflexions philosophiques sont proposées ici et là, comme si l’auteure refusait de se réduire à une fonction d’amuseuse publique : réflexions sur le couple dans lequel un des membres est policier, ce qui est assez courant de ce temps-ci dans la littérature policière, mais aussi sur les différents types d’union et sur les rapports entre amour et sexualité, ce qui est moins fréquent. Pas de longues théories, mais des remarques bien placées et relatives aux situations que visent les enquêteurs.

Dans Jours de haine, deux séries d’événements alternent : Sara, l’épouse du détective Losier, travaille pour la GRC (Gendarmerie royale canadienne). Au cours d’une mission secrète, elle disparaît. Apparemment capturée et torturée. Au milieu de nulle part. Comment s’en sortira-t-elle ? Et puis, un tueur s’en prend à plusieurs personnes; il ne semble pas y avoir de rapport entre elles. Même Cabrini et Losier sont visés par ce tueur en série. L’habileté avec laquelle procède le forcené est le premier, et longtemps le seul, indice qui servira de piste aux policiers. Le travail des enquêteurs est patient; leur collaboration essentielle. Morel ressemble un peu à Walander par sa façon de distribuer les tâches et de les coordonner. Plus paternel avec les membres de son équipe. Pas de magie, ni de coup d’éclat. Seulement un travail patient et minutieux. Ce qui n’empêche pas un finale qui nous laisse pantois. Mais étrangement satisfaits.

Extrait :
Landry le tient dans sa ligne de mire. Le grand inspecteur a donc flairé sa proie jusqu’ici. Il pourrait en abattre deux, avant que les autres détectent sa présence. Morel et l’Amérindien sont les plus menaçants. Les premières cibles à éliminer. Quoique, la petite policière qu’il a ratée s’est bien défendue, l’autre jour devant chez sa mère. Elle est coriace. Le gars de la SQ resté seul ne serait plus de taille. Ce serait facile. Pourtant il hésite. S’il les tue tous, que deviendra Sara ? Éric prend conscience qu’elle est sa planche de salut. Ils vont investir le shack, découvrir cette inconnue, elle deviendra leur priorité. Dans une heure tout au plus, ça grouillera de policiers. Éric descend du rocher où il s’était perché. Il refait le parcours à travers bois vers sa motoneige. Impossible pour lui de prendre la direction du nord, elle longe de trop près la route forestière. La voie la plus rapide serait d’aller d’abord au sud. Tout embarquer dans le quatre-quatre et prendre la grand-route vers l’Abitibi. Elle est plus achalandée, mais un pick-up comme il y en a des dizaines dans la région, ça se remarquera justement moins. Et la femme, lorsqu’elle se sera réveillée, leur dira qu’il l’a sauvée. Il ne lui a fait aucun mal, au contraire. Morel déduira sûrement que c’est lui, le responsable du massacre au moulin. Il devinera qu’il a voulu la protéger, la venger. Morel est un chasseur, comme lui, il ne lâche pas sa proie. Mais cette fois l’inspecteur est entré sur son territoire, il n’a plus aucune chance contre lui.

L’hiver en Haute-Mauricie

Ma note : (4,5 / 5)

 

 

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