Où le soleil s’éteint – Jacques Côté

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres :
Enquête, roman noir
Personnage principal : Daniel Duval (Sûreté du Québec)

Après un détour réussi avec Les cahiers noirs de l’aliéniste (3 romans de 2010 à 2013), Jacques Côté nous revient avec son enquêteur de la Sûreté du Québec, Jacques Duval, qu’on a déjà vu à l’œuvre dans 4 romans, de 2000 à 2008, dont plusieurs ont mérité des prix. C’est, à mon sens, un des grands écrivains québécois qui enrichissent actuellement notre milieu littéraire policier.

Deux voyous de Montréal, Benoit Ayotte et son ami Sylvain Mailloux, souhaitent se faire oublier de la police comme des Hell’s Angels, parce qu’Ayotte a raté sa mission en tuant non pas la cible prescrite mais un autre individu, qui avait le malheur de posséder une auto semblable. En passant par Québec, Ayotte sèmera la mort dans son sillage. Et ça ne s’arrêtera plus : toute personne susceptible de le décrire est sauvagement assassinée (et violée quand il s’agit d’une femme). Plutôt qu’un tueur en série rationnel et systématique, Ayotte est un méchant sociopathe, drogué, impulsif, paranoïaque, et surtout imbécile, incapable de prévoir deux coups d’avance. Ce personnage est magistralement décrit par Côté, au point de nous faire ressentir un véritable malaise quand nous sommes témoins de ses frasques.

À sa poursuite, Duval et son insupportable et indispensable ami Louis Harel, alias le Gros, vulgaire et fougueux, qui anime une émission de radio-évangélisation où il invite les criminels à confesser leurs crimes et à prier Dieu pour leur rachat. Ça ne l’empêche pas de lorgner les fesses de la biologiste Mireille Santerre, spécialiste en taches et projections de sang, qui a plutôt le béguin pour Daniel Duval. Celui-ci a toujours résisté avec élégance, fidèle qu’il est à son épouse Laurence, sauf que, de ce temps-ci, elle semble lui cacher des rencontres importantes (ou, en tout cas, excitantes), ce qui ramollit les scrupules de Duval. Ce qui ajoute aussi au malaise du lecteur, parce qu’on l’aime bien ce Duval.

Ayotte garde longtemps une longueur d’avance mais, morceau par morceau, on l’identifie, publie son pedigree, et on le cerne de plus près. Le dénouement final est une vraie scène de cinéma qu’aimerait sûrement tourner Denis Villeneuve.

Pas de dérives psychologiques chez Côté : en évitant les introspections laborieuses, il nous décrit les façons de penser comme les façons de se vêtir ou les façons d’agir. Par exemple, la conviction que rien n’est jamais de sa faute fait partie intégrante d’Ayotte encore plus que ses tatoos. Côté a aussi la capacité de faire parler ses personnages dans leur propre langue (ici, les voyous et les Beaucerons), comme on l’avait constaté avec les Jeannois du Chemin des brumes. Ça ajoute au réalisme de l’aventure. On ne nage pas en plein mystère : c’est plutôt le travail minutieux des policiers, sur le terrain, dans leur labo ou dans leur bureau. L’action se passe en 1983, ce qui permet à Côté de se passer des nouvelles technologies (c’est le début des pc) qui renvoient souvent au second plan les hommes et les femmes de terrain. Tout ce travail se fait avec une grande maîtrise de la composition, des dialogues et d’une écriture simple et précise.

Bref, un roman un peu angoissant (d’où l’aspect gris-noir), pas facile à lâcher.

Extrait :
Avant que Duval puisse dire quoi que ce soit, Louis avait été s’installer sur le siège passager de la voiture de Francis. C’est donc avec Mireille Sancerre à ses côtés qu’il engagea sa voiture dans le stationnement du Beaucerock, qui ressemblait à tous les motels de la région à l’exception de l’enseigne, dont les néons qui s’allumaient et s’éteignaient simulaient le déshabillage d’une effeuilleuse. Mireille écarquilla les yeux.
− Ça se peut pas !
Plus bas sur l’enseigne, elle venait de lire « Air conditionné, téléviseur et danseuses ».
Duval se contenta de sourire. Il y avait beaucoup de fardiers, mais suffisamment d’espace à l’avant. Francis vint ranger sa voiture à côté de la leur et c’est ensemble qu’ils entrèrent à la réception. La musique de Kiss les accueillit, I was made for loving you, ce qui donnait une idée de la place.
Duval demanda à la réceptionniste quatre chambres, mais celle-ci l’avisa qu’il n’en restait plus que deux.
− Mais c’é des chambres avec deux lits doubles, ajouta-t-elle en regardant Mireille, qui sentit le rouge lui monter aux joues.
Le lieutenant demeura interdit, mais Louis prit la balle au bond :
− On va les prendre. Ce sera pas la première fois que j’endure les ronflements du chouenneux !
− Je ronfle moins fort que toi, tu sauras, répliqua aussitôt Francis.
Duval leva les yeux au ciel avant de faire signe à la réceptionniste que c’était correct.
− Il faudra faire une seule facture au nom de la Sûreté du Québec.
La femme eut un bref sourire.
Y m’semblait, aussi, que vous aviez des faces de police… à part madame, j’veux dire !
− Je fais partie de la police scientifique, lança Mireille qui avait repris sa contenance.

Le tracel de Cap Rouge

Ma note : (4,3 / 5)

 

 

Partager sur les réseaux sociaux
Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail
Ce contenu a été publié dans Enquête, Québécois, Remarquable, Roman noir, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*