Routes secondaires – Andrée A. Michaud

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Québec Amérique)
Genre : ‘nouveau roman’
Personnage principal : Andrée A. Michaud ou Heather Thorne

Qualifier ce roman de ‘nouveau roman’, alors que ce courant littéraire date d’une cinquantaine d’années, signifie deux choses : d’abord, un sentiment semblable à celui que j’avais éprouvé en lisant Les Gommes d’Alain Robbe-Grillet ou La Modification de Michel Butor; deuxio, et c’est lié, un avertissement aux lecteurs, particulièrement à ceux qui ont beaucoup aimé Bondrée, Rivière Tremblante ou Lazy Bird : ce roman-ci n’a rien à voir avec ceux-là. En un sens, on y retrouve la nostalgie d’une enfance heureuse, l’amour et le respect de la nature, le goût des choses mystérieuses, la grisaille du ciel et de l’existence, la solitude fondamentale, apaisante et effrayante. Par contre, qu’on ne s’attende pas à un récit suivi, à une intrigue cohérente qui sera élucidée, à un polar classique ou moderne, à une histoire extraordinaire à la Edgar Poe (malgré la référence à William Wilson, qui n’est pas sans rapport), pas non plus un roman noir (plutôt gris). Bref, qu’on ne s’attende à rien, sans quoi on risque d’être déçu de ne pas retrouver ce genre Michaud, que jusqu’ici on a beaucoup aimé. D’où la référence au nouveau roman, qui pouvait fasciner même si on n’y comprenait pas grand-chose.

Cela dit, c’est difficile de ne pas succomber à l’écriture de Michaud, qui nous incite à relire de la poésie; ou à cette atmosphère douce-amère dans laquelle baignent ses œuvres. De quoi est-il question au juste ? Des critiques ont parlé de déroutant labyrinthe, mystérieux casse-tête, exercice déroutant et prenant. Michaud précise : « J’aime l’atmosphère trouble qui laisse supposer que tout peut se produire et qui oblige le lecteur à entrer dans une semi-pénombre ».

Une femme, il s’agit peut-être d’Andrée A. Michaud, marche sur la route et se tasse quand surgit une Buick; la conductrice a les mêmes yeux que la marcheuse; la Buick dérape et quitte la route. Une écrivaine, il s’agit sans doute d’Andrée A. Michaud, ferme à double tour la porte de son bureau et s’interroge sur la conductrice qu’elle appelle Heather Thorne; dans quelle mesure n’est-elle pas elle-même Heather Thorne? Et quel rapport avec cette Heather Thorne qui est morte il y a trente-cinq ans ? L’écrivaine s’efforcera de répondre à ces questions tout en se demandant ce qui la distingue de la marcheuse et de Heather. Et nous nous demanderons ce qui distingue l’écrivaine du roman de celle qui a écrit ce roman, et qui ne nous aide pas en déclarant : « À la fin, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux ».

Des commentateurs ont souligné, bien sûr, la thématique de l’écrivain et son double, la réflexion de l’écrivaine sur son travail, sa relation avec ses personnages, le rapport entre la réalité et la fiction. Tout cela est sans doute bien intéressant, encore que ce n’est pas vraiment une réflexion, plutôt une série d’intuitions parsemées ici et là. Pour ceux et celles qui aiment Michaud, nous lirons cette œuvre surtout comme une confidence, une sorte de journal personnel où l’auteure livre, bien sûr avec discrétion, ses propres contradictions : son besoin de communiquer et son besoin de solitude, son désir d’affection réciproque et son désir réel d’indépendance et de mourir seule, sa déception d’un monde devenu fou, destructeur, et son plaisir des sens, les odeurs surtout, les textures aussi. Ce n’est pas indispensable de connaître un auteur quand on aime ses livres mais, dans le cas d’Andrée A. Michaud, elle met tellement d’elle-même dans ses romans que la connaître aide à mieux la comprendre. À la limite, nous ne saurons bientôt plus si elle imagine ou si elle se souvient.

Extrait :
Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.
Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather.
L’automne tirait à sa fin quand ces quelques mots se sont imposés à moi comme une injonction, une nécessité dont je mettrais toutefois en doute l’aspect définitif lorsque je serai en état d’y réfléchir plus calmement. Je marchais sur cette route de gravier qui m’est familière depuis l’enfance, guettant les mouvements furtifs dans le sous-bois, le froissement des feuilles, le craquement des branches sèches me signalant la présence d’un animal autre que moi dans le remuement des ombres. Tous les sens en alerte, j’imaginais un roman dans lequel je pourrais rendre la force obscure de ce sous-bois, quand je m’étais arrêtée au milieu de la route, ébahie, pour murmurer je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather.
Pendant quelques instants, je n’avais plus été que ces deux phrases interchangeables, je dois m’appeler Heather, elle doit s’appeler Heather, comme si une certitude enfouie sous le poids des années avait refait surface dans la douceur du vent d’octobre, puis j’avais senti monter en moi cette forme de soulagement succédant à une longue attente et je m’étais enfin détendue. Je venais d’esquisser le début du roman que je cherchais dans le sous-bois.

Niveau de satisfaction :
(4 / 5)

 

 

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