La Vie rêvée de Frank Bélair – Maxime Houde

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 2017 (Alire)
Genres : noir, historique
Personnage principal : Frank Bélair, Propriétaire du Blue Dahlia

Houde a voulu produire un pastiche des romans noirs américains des années 30 et 40, surtout tels que révélés par les films sombres, très souvent d’ailleurs tournés en noir et blanc, de Walsh, Wilder, Hawks, Huston, Lang et Welles. Ces films s’inspirent notamment des romans de Dashiell Hammet (détective : Sam Spade), Raymond Chandler (Philip Marlowe), James M Cain, William Burnett… Les images marquantes sont encore celles de Humphrey Bogart (Sam Spade) et de Robert Mitchum (Philip Marlowe).

Déjà le détective récurrent de Maxime Houde, Stan Coveleski, avait arpenté les rues de Montréal à la fin des années 40.1

L’action se passe entre 1933 et 1948. Et c’est très explicitement que Houde déclare :  « Ce roman se veut un hommage au film noir américain des années 40-50 ». On se souvient de la recette : style concis, imagé, descriptif d’une société inégale et corrompue (la crise de 1929 a laissé des traces persistantes), accessible à tout le monde et visant le divertissement. Contrairement à un polar d’enquête menée par un détective brillant (Poirot, Holmes), ce genre de roman noir met en scène un détective cynique, un dur au cœur tendre, ne se privant pas des femmes, de l’alcool ni de la violence. L’illustration et la dénonciation d’un type de société sont plus importantes que l’enquête à proprement parler.

Ici, au centre de l’histoire, ce n’est pas un policier, ni un détective, c’est Frank Bélair, le propriétaire du cabaret Blue Dahlia, issu du Faubourg à m’lasse, qui a réalisé son rêve de gérer un cabaret grâce au soutien financier d’Alan Rourke, un riche membre de la pègre montréalaise. Frank n’est pourtant pas vraiment un malfrat, malgré les six années de prison qu’il a purgées pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Il a épousé une amie d’enfance et a commis un fils qu’il aime beaucoup, même s’il ne passe pas beaucoup de temps avec lui. Avec sa femme non plus, parce que le cabaret le tient occupé, de même que les jeunes filles qu’il embauche. Son personnel l’aime bien et le respecte. Le cabaret a bonne réputation. Le sergent-détective Micalef le suit de loin et craint qu’il ne soit éventuellement pollué par Alan Rourke, son investisseur à qui il doit remettre régulièrement une part de ses bénéfices, et rendre peut-être d’autres petits services à l’occasion. Frank semble enfin avoir réalisé son rêve. Et pourtant, sa prochaine extase risque de lui être fatale.

Un personnage comme celui de Frank est, en bonne partie, sympathique parce que, en plus des travers courants qu’il partage avec le lecteur, nous sentons qu’il est victime d’une certaine fatalité contre laquelle il n’est pas de taille. Houde le compare à Frankie Machine (Frank Sinatra) de L’Homme au bras d’or (Preminger) : malgré sa bonne volonté, Frankie ne pourra pas échapper à un destin cruel. Il y a un peu de cette dramaturgie grecque dans les romans noirs américains.

De la crise à la fin de la guerre, le milieu de la Main et du Red Light est décrit en termes d’activités de divertissement et de réactions à la guerre : certains veulent s’en sauver, tous maudissent la conscription, sauf les tenanciers de bars, de cabarets et de bordels pour qui les affaires tournent bien. Tout en exploitant les thèmes majeurs du roman noir (l’argent, l’alcool, les femmes plus ou moins fatales, et quelques meurtres inévitables), Houde enrichit son histoire de dizaines de détails de la vie quotidienne (objets et personnages publics) qui la rendent crédible et attachante. C’est pourquoi j’ai qualifié ce polar d’historique.

Depuis que je me suis investi dans le domaine des polars, mon point de vue sur le roman noir américain s’est transformé passablement : admirateur des brillants détectives des polars d’enquête, j’avais un certain mépris pour ces détectives vulnérables et ces milieux viciés. Je comprends mieux maintenant leur origine et leur fonction, et je suis devenu sensible à leur signification. Dans cette transformation, Maxime Houde a joué un rôle non négligeable.

1 Cf. le compte rendu de : Le Poids des illusions (2008), de L’Infortune des bien nantis (2011) et de La Misère des laissés-pour-compte (2015). Dans Derniers pas vers l’enfer (2014), un nouvel enquêteur, Daniel Martineau, tente de se dépêtrer de ses liens avec la pègre montréalaise des années 2013.

Extrait :
1940
Après le déjeuner, Bélair se mit en quête d’un travail. Le Canada était en guerre : en tant que dominion de la Grande-Bretagne, ce n’était pas comme s’il avait le choix de suivre l’Empire, malgré ce qu’en pensaient certains politiciens et certains journalistes. On convertissait des usines à Montréal et dans les environs pour fabriquer des munitions et des armes mais, avec son casier judiciaire, Bélair n’avait aucune chance d’y être embauché – peut-être si son séjour en prison avait daté de quelques années, mais il s’était trouvé derrière les barreaux la semaine précédente. La guerre était omniprésente. On en parlait dans les journaux et à la radio, une sorte de paranoïa s’était emparée de Montréal. On voyait des espions partout, la fameuse cinquième colonne. À la suite de la déclaration de guerre de Mussolini, des Italiens avaient été arrêtés et certains d’entre eux internés dans des camps en Ontario, et la ville avait congédié une centaine d’employés municipaux d’origine allemande.

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(4,2 / 5)

 

 

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