Équation à deux inconnus – Jean-Pierre Olivier Gauthier

Par Michel Dufour

équationadeuxinconnusDate de publication originale : 2015 (Édilivre) Gauthier-JP
Genre : Thriller
Personnage principal : Raph

Dans ses entretiens avec Philippe Blanchet sur le polar, François Guérif rappelle son échange avec la traductrice France-Marie Watkins à qui il reprochait d’avoir gaillardement sabré dans un roman de Mildred Davis, et qui lui répond : « J’applique simplement les consignes de la Série Noire : dès que le texte ne fait pas avancer l’action, il faut barrer ! On enlève tout ce qui est psychologique, quoi ! »1. Dans les années 70, plusieurs éditeurs se permettent de faire ainsi disparaître bien des pages d’auteurs estimés mineurs surtout dans un genre considéré comme de la sous-littérature par les élites pensantes. Pas de doute que, à cette époque, les deux tomes de Équation à deux inconnus auraient été réduits à un seul.

Venu de France au Québec quasiment à l’âge du berceau, Gauthier a vécu le meilleur de sa vie à Montréal pour finir par aller travailler dans la fonction publique fédérale à Ottawa et s’installer à Gatineau. Passionné d’automobiles, d’architecture (c’est son premier métier), de littérature et de musique, il a enfin le loisir de s’adonner à l’écriture, un vice caché parce que difficilement compatible avec ses journées de travail.

Si vous voulez vous débarrasser de quelqu’un, faut vous adresser au gros Foued. Il détermine le montant nécessaire, trouve un exécutant à qui il remettra une partie de la somme encaissée une fois l’œuvre accomplie. C’est ainsi que Max hérite de la mission d’empoisonner aux champignons le Docteur Papineau. Max est un peu réticent parce qu’il préfère le couteau. C’est un petit truand que le lieutenant de police Bob Caron fait chanter en s’en servant, entre autre, comme indicateur. Dans ce cas-ci, il propose à Max d’utiliser un jeune homme dans la trentaine, particulièrement naïf et déprimé, pour le délester de ce crime. Il désigne ainsi Ralph, un professeur de lettres sans travail, chez qui il a trouvé de la cocaïne qu’un drogué avait dissimulé dans sa poche. Depuis, Caron le terrorise et le fait chanter. Le pigeon idéal ! Il s’agit d’abord de trouver le Papineau en question. Ralph trouve un docteur Papineau à l’Anse-aux-Os; Max en trouve un sur la rue Willowdale à Montréal. Et les quiproquos commencent.

Par ailleurs, la personne qui avait mis un contrat sur la tête du docteur Papineau veut annuler le contrat. Pas facile de retrouver tous les intermédiaires, d’autant moins que le gros Foued s’est retrouvé dans le coma à l’hôpital. C’est Caron lui-même qui finit par trouver la bonne cible et la poursuit en Californie autour de San Francisco. Or, Ralph semble accompagner Papineau ? Caron est surpris, mais il n’hésitera pas à faire d’une pierre deux coups. Ce qui pourrait ressembler à un dernier acte se déroule à Cambria.

Pendant ce temps, sur Willowdale, Max rencontre les amis de Ralph, Édith et Jean, qui se font passer pour les Papineau, et qui s’occupent des chats pendant que Claude Papineau est en Californie; le sbire de Caron se fait engager comme cuisinier et entreprend d’empoisonner ses employeurs. La toxine mêlée aux champignons prouvera d’ailleurs son efficacité.

L’inspecteur-chef Napoléon Coutu s’est toujours méfié de Caron. Il s’explique d’ailleurs mal la mort de son adjoint, transpercé d’une flèche d’arbalète, qui passe pour accidentelle. S’intéressant à Max et à son rôle de faux cuisinier dans l’affaire des faux Papineau, il relie aisément Max à Caron. D’autant plus que Max est retrouvé pendu dans sa cellule. Et que des langues se délieront. Coutu et maître Pigeon s’envolent alors pour la Californie où, avec Ben Dover du FBI, ils se lanceront sur les traces de Caron.

Ce n’est là qu’un mince aperçu de l’intrigue policière à proprement parler. Les multiples rebondissements défient l’esprit de synthèse de n’importe quel commentateur. Et puis, l’auteur ne s’intéresse pas moins à la vraisemblance de ses personnages, particulièrement à la vie sexuelle des deux couples, et principalement à l’amour naissant entre les deux personnages principaux. L’analyse psychologique des couples dans la trentaine est poussée à travers leurs discours et leurs gestes. À cause d’une réelle carence affective de Ralph, on entend parfois des échos dramatiques du jeune Werther. Juxtaposés à des quiproquos absurdes à la Feydeau. Agrémentés de digressions sur les automobiles, la musique et les vins. Au-dessus de tout cela plane un certain cynisme de l’auteur. C’est certain que ces parenthèses jouent sur la patience du lecteur, qui a hâte de savoir ce qui est arrivé, ou ce qui va arriver. En même temps, la richesse des personnages nous incite à prendre au sérieux davantage ce qui se passe, « comme dans un vrai roman ».

C’est le premier roman de Gauthier et on comprend qu’il a eu du mal à sacrifier. Plus de 900 pages, c’est quand même beaucoup. D’autant plus que des lecteurs n’apprécieront peut-être pas tellement les interactions romanesques entre Ralph et Marie-Claude. Ou seront franchement agacés par Ralph, l’antihéros mis en scène par l’auteur, qui a une gueule de loser à la Sean Penn. Mais que, à travers tout cela, Gauthier ne perde pas le fil de l’action, complexe, déroutante, cohérente pourtant parce que tous les morceaux se retrouvent à la bonne place, c’est là le coup de force rare de notre auteur à qui on souhaite la création d’autres intrigues aussi alambiquées garnies d’un brin de sobriété.

1 Guérif François, Du Polar, Payot 2013. Recensé dans Sang d’encre polars le 21 décembre 2014.

Extrait : 
Dans un dernier sursaut, luttant pour sa vie, de toutes les forces qui lui restent, elle donne un puissant coup de talon sur le dessus du pied de son agresseur. L’adrénaline triple ses forces. Il lance un cri. Surpris par la douleur, il relâche sa prise. Elle se dégage, se remplit d’urgence les poumons et tente une fois de plus de courir. Elle est arrêtée dans sa course par le trou béant vidé de sa souche. Elle sent la main du monstre furieux se rabattre sur son épaule. Elle trébuche. Il se jette sur elle. Il veut l’étrangler. Un étau lui sert la gorge. « C’est fini », pense-t-elle avec résignation face à la fatalité. Mais soudainement les mains assassines se détendent. Son agresseur semble ne plus avoir de force. Surprise, incrédule, elle se dégage. La bête gît par terre, râlant. Claude se lève et, malgré sa difficulté à reprendre son souffle, se réfugie hardiment dans le garage. Elle appuie sur le bouton de l’ouvre-porte mécanisé. « Allez ! Ferme-toi vite, sale por- te ! » Elle aperçoit l’homme titubant se relever. Il se frotte la nuque. Voyant la porte descendre, il fait un bond pour en bloquer le mouvement. Claude ouvre fébrilement la porte coupe-feu séparant la maison du garage, entre, ferme et met le verrou.

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Le Hummer de Caron.

Ma note : (4 / 5)

 

 

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