Meurtre à Westmount – David Montrose

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1951 (The Crime on Cote des Neiges)
Date de publication française : 2014 (Hurtubise)
Traduction (anglais) : Sophie Cardinal-Corriveau
Genre : Enquête
Personnages principaux : Russell Teed, détective

Les Éditions Hurtubise ont le courage de publier cet auteur québécois inconnu, un des rares piliers de la littérature policière d’après-guerre (la Deuxième), dont on sait d’ailleurs peu de choses : Montrose est le pseudonyme de Charles Ross Graham, né en 1920 au Nouveau-Brunswick et mort à Toronto en 1968; il a fait des études en chimie à l’Université de Dalhousie (Nouvelle-Écosse), est passé par l’Université McGill à Montréal en 1941 puis, après avoir servi dans le département des Recherches opérationnelles de l’armée canadienne, a obtenu un diplôme en Économie à Harvard après la guerre. Il a travaillé comme journaliste et, de 1951 à 1953, il publie trois polars mettant en vedette le détective privé Russell Teed; un quatrième (sans Teed), posthume, paraîtra en 1969.

De 1940 à 1960, au Québec, c’est surtout l’ère des fascicules, ces petits romans d’une trentaine de pages qui ont baigné mon adolescence : IXE-13, l’as des espions canadiens, Albert Brien, détective, le Domino noir, Guy Verchères. C’est à la même époque que sont traduits les chefs de file de la série noire américaine : principalement, Hammett et Chandler, auquel on associera Montrose. Les polars britanniques de Doyle et de Christie influenceront plutôt Stout et Queen. Pendant la guerre, le Québec est privé de la littérature française. Au début des années 50, peu d’auteurs de polars québécois apparaissent; d’où l’intérêt pour Montrose. Influencé par les Américains,  l’univers de ses romans est hard boiled et anglophone, sauf dans le cas du policier Raoul Framboise1 avec lequel Russell Teed doit parfois collaborer. Bien que située au cœur de Montréal, la municipalité de Westmount est anglophone mur à mur. C’est peut-être pourquoi, en partie, le lecteur francophone reconnaît moins le Montréal de Montrose que celui de Maxime Houde dont l’action se passe aussi fin des années 40 début 50.

Russell Teed a été journaliste au Clarion et est maintenant détective privé. Une vieille connaissance de Westmount, la riche Martha Scaley, l’engage pour connaître le véritable état matrimonial de son gendre, John Sark, après qu’une lettre anonyme l’ait informé que Sark était déjà marié avant d’épouser sa fille Inez. Teed se lance sur la piste de Sark, qui semble avoir disparu, mais finit par être retrouvé chez lui assassiné. Outre le fait que Sark ait trempé dans des affaires louches, et que plusieurs malfrats lui en veulent à mort, Teed se demande aussi qui profite de cette mort. Ce qui complique un peu les choses, c’est qu’un deuxième (?) Sark est retrouvé mort sur une petite île des Laurentides. Son ami, le journaliste MacArnold, veut bien l’aider, mais ses renseignements sont minces. Mêlée à une histoire de trafic d’héroïne, l’affaire de la mort des deux Sark oscille entre un désir de vengeance et le bénéfice d’un héritage. Teed s’enfonce dans le milieu de la pègre et n’en ressort pas indemne, tabassé aussi bien par les criminels que par l’inspecteur Framboise. Enfin, après plusieurs morts et un grand nombre de bières, Russell finit par comprendre ce qui s’est passé et relier les fils de cette histoire compliquée.

Les hard boiled américains ne sont pas ma tasse de thé, sauf quand ils sont joués au cinéma par Bogart ou Mitchum. Ils ont vieilli plus que les polars de détection. Dans le cas de Montrose, je suis plus ouvert parce que, historiquement, c’est un jalon important dans le développement des polars québécois. Une sorte d’adaptation à la québécoise assez réussie. Les règles du genre sont respectées : relations ambigües avec la police et les journalistes; méchants mafieux souvent sadiques; la séduisante jeune blonde qui cherche à séduire le détective; le trafic de drogues; la guerre des gangs ou la lutte interne pour le pouvoir; le détective vulnérable malmené mais finalement toujours vainqueur.

Sur le fond, ça m’a semblé plutôt compliqué. La leçon a été bien apprise mais certaines scènes restent artificielles, celle où Pamela séduit Russ, par exemple. Le détective se remet rapidement de ses batailles perdues et de ses cuites. Trop de personnages pour être décrits adéquatement. Mais c’est le premier roman de Montrose et il n’a que 30 ans. La traduction ne l’aide probablement pas non plus. Je ne me ferai pas prier pour lire son roman suivant, Murder over Dorval (1952), quand il sera traduit.

1 Dans le cas d’une réimpression, qu’on me permette de suggérer de traduire Strawberry par Laframboise.

Extrait :
Les maisons de Westmount gravissent une grosse colline verte et luxueuse et regardent Montréal de haut. Seules les vieilles familles habitent le Upper Westmount; l’argent qu’il faut pour acheter une maison là-haut ne s’accumule pas en moins de deux générations. À l’époque, les familles riches du Montréal anglais vivaient dans le haut de la ville elle-même, dans un coin appelé le Golden Square Mile1. Westmount n’était alors qu’une colline boisée délabrée, et on y faisait beaucoup d’échanges. À l’époque, des Indiens ont échangé Manhattan contre quelques bouteilles de whisky. Les temps changent.
Plus haute est l’altitude, plus émerveillée est la voix de l’agent immobilier. Le rang social se mesure à la proportion de la ville qu’on peut voir défiler comme un décor de carton-pâte par les fenêtres du salon. Et s’il y avait une maison à Westmount qui voyait Montréal comme nulle autre, c’était le nid d’aigle des Scaley.
J’ai gravi l’une de ces rues étroites de Westmount qui louvoient d’un côté à l’autre sur la montagne, comme un voilier qui essaie d’avancer à contrevent. Arrivé près du sommet, j’ai dû respirer profondément, et le moteur haletait dans l’air des hauteurs. L’altimètre disait que j’étais à cinq cents pieds au-dessus du Westmount Boulevard. Une route à droite, à travers les buissons, menait à la porte arrière des Scaley.
Sur cent pieds, j’ai avancé en territoire inhabité.

1 Mille carré doré, nom donné à un luxueux quartier anglophone sur le versant sud-ouest du Mont-Royal, qui s’est développé de 1850 à 1930.

Niveau de satisfaction :
3.9 out of 5 stars (3,9 / 5)

 

 

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