Les enfants perdus de St. Margaret – Emily Gunnis

Par Raymond Pédoussaut ou Michel Dufour

Date de publication originale : 2018
(The Girl in the Letter)
Date de publication française : 2020 – Préludes
Traduction : Paul Benita
Genres : Enquête journalistique, roman noir
Personnages principaux : Samantha Harper, journaliste – Kitty Cannon ex-animatrice de talk-show à succès

Année 1959 près de Preston (Angleterre).
Le couvent de St. Margaret accueille des mères célibataires. C’est là que les familles cachent leur honte en y enfermant les jeunes filles enceintes, contre cent livres, prix de la pension. Ce n’est pas un endroit de réconfort, c’est au contraire un lieu de souffrances. Les futures mères doivent travailler du matin au soir dans de terribles conditions de privation, sous la surveillance de méchantes nonnes. Une fois que les filles ont accouché, on leur enlève leur bébé pour le faire adopter par une famille qui peut en payer le prix. Ivy a été envoyée dans ce sinistre établissement mais elle espère que son amant, d’une famille aisée, la sortira de là. Elle lui écrit des lettres poignantes.
En 2017, Samantha Harper, tombe sur quelques unes de ces lettres par l’intermédiaire de sa grand-mère. Son instinct de journaliste la pousse à enquêter sur cette étrange institution, d’autant plus qu’elle apprend que la célèbre Kitty Cannon, ex-animatrice d’un talk-show à succès, s’intéresse de près à St. Margaret. Sa curiosité en est avivée. Elle y voit un bon sujet de reportage qui lancera sa carrière. Elle ne se doute pas alors de l’impact considérable qu’auront sur elle-même ses investigations.

Des endroits tels que St. Margaret ont surtout existé en Irlande mais on en trouvait aussi quelques-uns en Angleterre. C’est à partir de faits réels que l’auteure a élaboré l’intrigue de son roman. Si les personnages sont totalement fictifs, les lavoirs de linge, le travail en esclave, les humiliations, les sévices, la mal nutrition, la séparation des bébés à la naissance et même les essais de médicaments sur ces cobayes involontaires ne doivent rien à l’imagination de l’écrivain, ils ont effectivement eu lieu dans ce genre d’établissements, avec la bénédiction de l’Église et de la bonne société.

L’intrigue imaginée par l’auteure est complexe au niveau des personnages. Elle s’étend sur six décennies et quatre générations. Il y a peu d’hommes, beaucoup de femmes. Les liens de parenté entre les différentes figures féminines demandent de l’attention sous peine d’être largué et ne plus savoir qui est la grand-mère, la mère, la fille, la petite-fille. D’autant plus que certaines s’échangent leurs identités. Si l’on surmonte cet obstacle, on est complètement pris dans cette histoire tragique, pleine de surprises et de rebondissements.

Le livre montre bien la cruauté qui s’exerce sur des jeunes filles en détresse de la part d’une institution religieuse qui n’a rien de charitable. Les travaux forcés des filles offrent une belle rentabilité et la vente des bébés est d’un bon rapport. Quant aux bien pensants, ils y trouvent aussi leur compte : certains peuvent se débarrasser discrètement de la tâche que représente pour une famille une fille enceinte sans mari, pour d’autres c’est la possibilité d’acheter légalement un bébé en bonne santé.

Après le formidable Nickel Boys de Whitehead montrant les camps de redressement pour garçons aux États-Unis, ce roman dévoile les établissements religieux d’expiation pour filles, en Angleterre. Ils ont en commun le mépris de l’être humain, le sadisme, exercés sur des jeunes gens abandonnés, oubliés. Des enfants perdus.

Les enfants perdus de St. Margaret combine la révélation des atrocités commises dans les établissements pour mères célibataires avec une enquête journalistique, rythmée et prenante. Un bon roman noir, édifiant et poignant.

Extrait :
Après deux heures passées à lire des récits aussi déchirants qu’éprouvants de bébés arrachés à leurs mères, une expérience dont, semblait-il, aucune ne se remettait, Sam ne put en supporter davantage. Les malheureuses étaient forcées de travailler dans des lavoirs, dans des conditions difficilement descriptibles, manipulant souvent d’énormes machines jusqu’à l’accouchement. Leurs nourrissons leur étaient ensuite enlevés dès la naissance, les jeunes femmes devant signer un renoncement à tout droit sur eux.

Cet immense manoir lui faisait peur quand ils passaient devant en voiture le dimanche en allant à l’église.

Niveau de satisfaction :
4.2 out of 5 stars (4,2 / 5)

 

 

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