Miséricorde – Jussi Adler-Olsen

Par Michel Dufour

misericordeDate de publication originale : 2007 (Kvinden I Buret) olsen
Date de publication française : 2011 (Albin Michel)
Genres : Enquête policière, suspense, thriller
Personnages principaux : Inspecteur Morck, Hafez al-Assad

Un grand nombre de polars danois sont maintenant traduits en français, mais on ne peut pas dire que leur distribution est très efficace. Peut-être que le phénomène Adler-Olsen changera la donne. Même s’il a commencé à écrire à 45 ans, les cinq romans d’Adler-Olsen (trois sont traduits : Miséricorde, Profanation, Délivrance) ont fait fureur, le dernier s’étant reproduit en
260 000 exemplaires en 4 jours. Comme je me méfie des modes, je suis allé voir ça de plus près, en commençant par le premier de la série, Miséricorde.

Les aventures du Département V mettent en scène un étrange duo d’enquêteurs : l’inspecteur Carl Morck, un flic bourru, très bon enquêteur mais il le sait et se montre tellement méprisant pour ses collègues que presque tous aimeraient s’en débarrasser; et un bizarre de Syrien, Hafez al-Assad, qui ne paye pas de mine, engagé comme chauffeur de Morck, préparateur de café, laveur de plancher, garçon de courses, mais dont les ressources cachées permettent à Morck de comprendre des puzzles et de se tirer de situations très déplaisantes. Le Département V est créé pour isoler Morck au sous-sol en lui confiant des enquêtes-bidons, des cold cases (enquêtes non résolues oubliées sur les tablettes), dont tout le monde se contrefout. Le chef de la Brigade Criminelle, Marcus Jacobsen, n’est pas le gratte-papier borné et autoritaire qu’on rencontre souvent mais, tout en reconnaissant les qualités de Morck, il est sensible également à l’irritation des policiers et à la nécessité de la solidarité dans un service comme le sien; c’est pourquoi il n’hésite pas à mettre Morck à l’écart. Faut dire aussi qu’en créant ce Département V, il joue parfaitement le jeu du gouvernement, qui lui octroiera d’ailleurs des subventions substantielles.

Quand il s’installe dans ses nouveaux locaux, Carl est encore ébranlé par sa dernière enquête ou un de ses hommes est tué et un autre paralysé à jamais. Son besoin fondamental est de s’enfoncer dans son fauteuil et de dormir un peu en attendant la fin de la journée. Sauf que son homme à tout faire ne cesse de l’asticoter, aussi bien pour mettre de l’ordre dans ses papiers que pour le pousser à entreprendre telle ou telle enquête (on pense à Archie Goodwin engagé par Nero Wolfe pour l’empêcher de sombrer dans sa paresse spontanée!). Ça prend du temps pour que l’inspecteur s’intéresse pour vrai à la disparition de Merete Lyyngaard, cette politicienne jolie et brillante que tout destinait au poste de première ministre, disparue il y a cinq ans dans des circonstances fort embrouillées.

Nous suivons, en contrepoint, l’enfermement et l’effort de survie de Merete, de 2002 à 2007, et les recherches actuelles (2007) pour savoir d’abord si elle est morte ou pas, puis où elle peut être emprisonnée, pour quoi et par qui.

Au milieu du roman, l’enquête commençait à me lasser : très classique, gens bien ordinaires, rien de spécifiquement danois, psychologiquement et sociologiquement minimalistes; mais on s’attache aux efforts de Merete pour survivre, aux affrontements avec ses bourreaux et on ne peut pas ne pas se demander si, comme dans L’Analyste de Katzenbach, elle finira par inverser le processus. Puis, l’enquête se corse, les morceaux du puzzle se multiplient, les subtilités d’Assad nous étonnent, et on dirait que Carl Morck devient plus sympathique. Pour une fois, j’estime que 500 pages sont nécessaires pour développer et résoudre la complexité d’une telle intrigue. Et la qualité exceptionnelle de la composition, de même que l’écriture claire et fluide, parviennent à séduire; à un moment donné, on est certain qu’on devra lire le deuxième roman de la série.

Donc, à mon avis, Adler-Olsen mérite tous les prix qu’il a gagnés. Même si ce roman n’a pas le même impact que Millénium (phénomène vraiment exceptionnel), la série est promise à un bel avenir, à cause, bien sûr, du duo central, mais aussi des personnages secondaires, qui ne sont pas des caricatures ni des ébauches inachevées. A cause aussi du sens du suspense, bien maîtrisé par l’auteur. On finit, enfin, par être possédé par l’atmosphère un peu morbide de l’intrigue, renforcée par des phénomènes secondaires qui définissent un environnement kafkaïen : la résistance des petites autorités imbues d’elles-mêmes (clinique médicale, par exemple), l’interférence populiste des média, la paresse et l’incompétence des enquêteurs de tout acabit. Pour nous, la seule façon de ne pas être étouffée par cette atmosphère, c’est d’accélérer vers la sortie.

Extrait :
En se retournant, Carl entendit un léger déclic tout à fait caractéristique. Il se retourna vers Assad et vit luire dans sa main un couteau à cran d’arrêt de dix centimètres de long. S’il savait s’en servir, son adversaire avait du souci à se faire mais, dans le cas contraire, tout le monde en prendrait pour son grade.
« Qu’est-ce que tu fais, Assad. D’où  sors-tu ça? »
Il haussa les épaules.
« C’est de la magie, Carl. Je vous promets qu’après, il disparaîtra.
– Je l’espère. »
Avec Assad, Carl allait de surprise en surprise. Une arme totalement illégale! Comment pouvait-il avoir pris une initiative aussi insensée?

« Nous sommes en service commandé, Assad, tu comprends? Ce couteau n’est pas du tout réglementaire. Donne-le-moi. »
Carl trouva la dextérité avec laquelle Assad referma l’arme franchement alarmante.

Ma note :   misericorde-amb (4,5 / 5)

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9 réponses à Miséricorde – Jussi Adler-Olsen

  1. sergiocalamai dit :

    Effectivement la mécanique de ce roman fonctionne très bien avec un duo de flics très atypiques (surtout le syrien) que tout oppose et qui finallement est très complémentaire. Je pense qu’on devrait en savoir un peu plus sur ce surprenant personnage dans les romans suivants car ce premier roman mérite amplement qu’on s’interresse aux opus suivants.

  2. michel dufour dit :

    Je n’aurais pu mieux dire.

  3. Victoria dit :

    J’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman
    Le couple de flics danois syrien fonctionne bien
    L’auteur joue sur les représentations du danois vis à vis de l’Étranger et cela est écrit avec humour
    Un petit bémol cependant la partie sur la séquestration est un peu longue et me donnait l’impression d’être aussi enfermée
    ou alors c’est si bien écrit que l’on se laisse aller à de l’empathie

    • michel dufour dit :

      Cet enfermement s’est traduit chez moi par une sorte de claustrophobie, une certaine angoisse qui me poussait à aller plus loin parce que je croyais bien que le finale m’en libérerait.

  4. Lystig dit :

    je confirme, un très bon auteur et qui, selon moi, devient, comme le bon vin, meilleur avec le temps.

  5. Violette dit :

    je me suis laissée embarquer dans le polar que j’ai lu avec rapidité et facilité mais l’ensemble ne m’a pas paru très crédible. Parmi les auteurs « du nord », Mankell reste mon préféré.

    • michel dufour dit :

      Moi aussi, probablement, avec ses prédécesseurs Syöwall et Wahlöö, et l’incontournable Larsson (Stieg). Mais Adler-Olsen est encore jeune et, s’il maintient la cadence et l’intérêt, faudra lui faire une place parmi les très grands Nordiques.

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