Sans terre – Marie-Ève Sévigny

Par Michel Dufour

sansterreDate de publication originale : 2016 (Héliotrope Noir)sevigny
Genres : noir, enquête, historique
Personnages principaux : Chef Vaillancourt, policier retraité (SQ) – Gabrielle Rochefort, militante écologiste

C’est le premier polar de Marie-Ève Sévigny, déjà connue dans le milieu littéraire québécois par le très agréable Sur la piste de Maud Graham. Promenades et gourmandises (Parfum d’encre, 2014) en collaboration avec Chrystine Brouillet, le recueil de nouvelles Intimité et autres objets fragiles (Triptyques, 2012), et du fait qu’elle dirige la Promenade des écrivains, un organisme qui propose de parcourir les lieux de la ville de Québec qui ont inspiré de grands auteurs, une flânerie littéraire de deux heures agrémentée par la lecture de nombreux extraits d’œuvres connues. Cet ancrage dans le monde littéraire se double d’un engagement politique oblique, c’est-à-dire par la médiation de l’écriture. En ce sens, les références en tête de Sans terre sont indicatrices : la poétesse québécoise Nicole Brossard (« Tout ce qui est rebelle en nous et qui ne suffit pas à la tâche », idée que pourrait bien reprendre à son compte la Gabrielle Rochefort du roman, et l’écrivaine canadienne de plus en plus française Nancy Huston (« Je suis chez moi et hors de moi »).

Qu’on ne s’attende pas à un polar très classique. D’ailleurs, est-ce un polar? Il y a bien au moins deux meurtres, un policier à la retraite qui s’intéresse à ce qui se passe parce qu’il s’intéresse à Gabrielle, d’autres policiers de la Sûreté du Québec dont on ne suit pas vraiment l’enquête, donc pas vraiment une enquête : on suit les événements surtout à travers les yeux de Chef, comme s’il s’agissait d’une biographie de Gabrielle ou, mieux, d’une tranche de vie quotidienne de notre Belle province où on s’aperçoit, quasi impuissant, que même les terres agricoles sont grugées et exploitées par les compagnies étrangères comme la Cliffline Energy, dont le premier souci est le profit lié au pétrole. S’agit-il alors d’un roman noir ? Je ne le sais pas, parce que cette expression couvre tellement de cas que je ne sais plus ce qu’elle signifie. Certainement un roman historique parce que, même si ça colle à notre réalité actuelle, ça correspond à un moment déterminé du développement politico-économique du Québec, qui a commencé après la guerre et qui durera probablement encore pendant un certain temps.

Pour un lecteur de polars, le début du roman est déconcertant : une militante écologiste incendie la résidence du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Sam Carapelli, et écopera de dix-huit mois de prison. Puis, trois ans plus tard, Gabrielle Rochefort, dont son livre Sans terre : l’or noir d’une dépossession a obtenu un certain succès, s’installe à l’Île d’Orléans (plus précisément à Saint-François); son histoire nous est racontée par Chef, le policier à la retraite, qui semble l’avoir connue d’assez près à partir d’une époque où elle devait se rapporter à lui régulièrement (à Saint-Pierre). Une partie de cette histoire se confond avec celle des travailleurs saisonniers immigrés, qui viennent travailler sur les terres agricoles gérées par Marie-Louise Plante, la cousine de Gabrielle, qui y travaille aussi. C’est alors que ça se corse : le chalet de Gabrielle est incendié, le corps du Guatémaltèque Carlos Linares, un des travailleurs immigrés, est repoussé par le fleuve sur les bords du littoral, le lieutenant Daniel Jutras tourne en rond et son adjointe, la jolie Antillaise Violette Fortuné, placote avec Chef.

La vie suit son cours : Eduardo, le doyen des travailleurs du Sud, fume un joint pour relaxer après une dure journée, Gabrielle monte un dossier sur les liens entre Patrick Riopelle, le responsable du financement du parti, et l’entrepreneur Salvatore Macci, et entre Jean-Marc Roberge ancien ministre de l’environnement et la Cliffline Energy pour laquelle il agit maintenant comme lobbyiste. L’enquête piétine et Gabrielle achète un Glock 17. Chef s’occupe de son chien Karla.

Le bourreau des travailleurs de Marie-Louise, Stéphane Labrie, gérant sadique et vulgaire, disparaît. Ce qui émeut peu de monde, mais la police doit enquêter. Gabrielle prépare sa vengeance contre le mafieux Sam Carapelli. Chef n’est plus capable de la suivre (l’a-t-il déjà été ?). On retrouve Labrie tué par une balle de Glock. Chef dénoncera-t-il celle qu’il croit coupable ? Comment se terminera l’affrontement entre Gabrielle et Sam ? Cliffline Energy parviendra-t-elle à établir son port pétrolier ?

Vous direz sans doute que je n’ai pas résumé la progression de l’enquête avec beaucoup de rigueur. Peut-être parce que là n’est pas l’essentiel. Il ne peut pas ne pas y avoir de meurtres quand on se livre à la description d’un monde où règnent la recherche effrénée des profits des multinationales et, conséquemment, les magouilles politiques qui prolifèrent quand les représentants politiques deviennent les valets des caïds de la finance. Dans ce contexte, la lutte de David contre Goliath ne se termine pas nécessairement bien.

Sévigny possède une connaissance remarquable de la vie politique du Québec et a acquis une compréhension substantielle des mécanismes qui régissent, presque anonymement, notre vie sociale. Je ne sais toujours pas dans quelle mesure c’est un polar, mais ça rappelle un peu, à un niveau local, le Code Bezhenti de Luc Chartrand, en plus intimiste; c’est pourquoi j’ai souvent pensé aussi à Andrée A Michaud. Écrit avec la passion des militants politiques des années 70.

Bref, un bon thriller, un roman écrit avec circonspection et pas mal attachant.

Extrait :
Je ne saurais pas dire quand exactement cette histoire a commencé, mais je me souviens très bien du moment où elle s’est mise à mal finir.
C’était à la fin de cet été, le 8 août pour être précis, il devait approcher cinq heures du matin et, couché dans la cabine de mon voilier, mon berger allemand en travers du lit, je lisais un roman policier. Depuis ma mise à la retraite, mes heures de lecture s’étiraient, comme l’insomnie, ma consommation de biscuits Chips Ahoy ! trempés dans le lait et le beigne autour de mon nombril. Pas facile, de se désintoxiquer de la Sûreté du Québec, même si je dois avouer que l’adrénaline ne m’a pas souvent été utile durant mon quart de siècle au poste de police de la MRC de l’Île d’Orléans.
La veille, je m’étais encore disputé avec ma femme Nathalie sous je ne sais quel prétexte – et, en toute honnêteté, je me demandais si je ne faisais pas exprès pour la faire sortir de ses gonds, de plus en plus souvent, rien que pour mieux battre en retraite dans le ventre tranquille du Matamore, attaché à un tangon au large de notre vieille maison de bois, une brassée d’eau me protégeant des douceurs conjugales.
Pour rester dans le domaine nautique, je dirais que notre couple était un fleuve à l’étale qui manquait de vent : ni elle ni moi n’arrivions à donner un bon coup de pagaie, que ce soit vers le rapprochement ou la rupture.

sansterre-amb

Île d’Orléans

Ma note : (4,1 / 5)

 

 

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