Cartel – Don Winslow

Par Raymond Pédoussaut

cartelDate de publication originale : 2015 (Cartel)winslow-don
Date de publication française : 2016 chez Seuil
Genres : Thriller, mafia, géopolitique
Personnages principaux : Art Keller agent de la DEAAdán Barrera chef de cartel de la drogue

La griffe du chien s’arrête en mai 2004. Cartel commence à cette même date et s’arrête en 2014. En 2004, Art Keller élève des abeilles près d’un monastère à Abiquiú au Nouveau Mexique. Adán Barrera est incarcéré au Centre de Détention Fédéral de San Diego. La situation va rapidement évoluer : Barrera est extradé au Mexique à la prison de Puente Grande où il bénéficie de tout le confort dans une cellule de soixante mètre carrés. De là il réorganise le trafic de drogue et quand le moment est propice, il s’évade. On vient chercher Art Keller dans son monastère pour qu’il reprenne du service à la DEA. Et tout recommence !
cartel-amb2Au Mexique la guerre de la drogue bat son plein. Les différents cartels s’affrontent pour s’imposer, des alliances se font et se défont au fil des opportunités. Les règlements de comptes sont sanglants, ils se déroulent dans la plus grande sauvagerie. Les populations font également les frais de cette guerre : ceux qui sont soupçonnés d’aider le camp opposé, les journalistes, les maires de petits villages, des paysans, tous ceux qui pourraient gêner les narcos d’une façon ou d’une autre sont exécutés et servent d’exemple : torturés, écorchés vifs, décapités et démembrés pour montrer ce qu’il en coûte d’entraver tel ou tel cartel. Pendant ces massacres d’autres tirent les ficelles : les chefs ce cartels, la police, l’armée, des membres du gouvernement et les diverses agences américaines.

Don Winslow montre que dans la lutte contre la drogue la situation n’a rien de manichéen. Il n’y a pas les méchants trafiquants d’un côté et les bons chevaliers protecteurs de l’autre. Les États-Unis et le Mexique ont 3000 kilomètres de frontière commune. D’un côté (Mexique) se trouvent les vendeurs de drogue, de l’autre (USA) se trouvent les consommateurs, nombreux et dont la demande est forte. Le problème de la drogue se trouve des deux côtés mais surtout aux États-Unis. Tant qu’il y aura une forte demande, il y aura des fournisseurs qui trouveront toujours un moyen de faire passer leur marchandise de l’autre côté de cette longue frontière. Certes le Mexique est un pays où la corruption est partout : dans la police, l’armée et jusqu’au plus haut niveau du pouvoir politique. Mais les agences américaines de renseignement et de lutte contre la drogue (CIA, NSA, DEA, AFI…) jouent un jeu trouble : quand elles n’utilisent pas l’argent de la lutte contre la drogue pour combattre leurs obsessionnels ennemis les rouges, elles s’allient avec un cartel pour en faire tomber un autre ou alors elles financent et téléguident en sous-main une milice privée chargée de l’élimination de trafiquants au Guatemala, dans le but de préserver les intérêts des pétroliers que les narcos pourraient concurrencer en investissant l’argent de la drogue dans les sources d’énergie, comme certains ont l’intention de le faire. Bref, dans cette pétaudière les narcotrafiquants ne sont qu’un élément d’une lutte géopolitique pour le pouvoir et la domination.

Comme La griffe du chien, Cartel est un livre touffu, dense et volumineux (718 pages). Cependant j’avoue avoir eu plus de peine à avaler ce dernier pavé que le précédent. Probablement à cause de cette guerre des cartels qui s’éternise avec une accumulation d’actes de barbarie dont on finit par se demander si c’est bien nécessaire de les décrire aussi longuement. Mais au moins cela permet de se rendre compte à quel point la violence liée à la drogue a considérablement augmentée en dix ans. De nouveaux cartels se sont constitués, ils sont hyper-violents et ils tentent de s’imposer tandis que les anciens résistent grâce à leurs appuis dans la police et l’armée. Les gouvernements et les organismes officiels sont dépassés par l’ampleur des tueries et n’ont d’autre solution que de se liguer avec certains trafiquants pour en éliminer d’autres. En fait c’est une façon d’officialiser le trafic et d’autoriser la corruption.

Après la lecture de La griffe du chien et de Cartel on a une certitude : c’est aussi la mondialisation dans un trafic de la drogue qui n’est pas prêt de s’arrêter.

Ce livre est dédié aux 131 journalistes, tous nommément cités, assassinés ou disparus au Mexique pendant la période que couvre ce roman.

Extrait :
Je parle pour ceux qui ne peuvent pas parler, les sans voix. J’élève la mienne, j’agite les bras et je crie pour ceux que vous ne voyez pas, que vous ne pouvez peut-être pas voir, pour les invisibles. Pour les pauvres, les faibles, ceux qui sont privés de leurs droits, les victimes de cette prétendue « guerre contre la drogue », pour les quatre-vingt mille personnes assassinées par les narcos, par la police, par l’armée, par le gouvernement, par les acheteurs de drogue, par les marchands d’armes, par les investisseurs dans leurs tours étincelantes qui ont fait fructifier leur « argent nouveau » avec des hôtels, des centres commerciaux et des lotissements.
Je parle pour ceux qui ont été torturés, brûlés et écorchés vifs par les narcos, battus à mort et violés par les soldats, électrocutés et à moitié noyés par la police.
Je parle pour les vingt mille orphelins, pour ces enfants qui ont perdu un ou deux parents, et dont les vies ne seront plus jamais comme avant.
Je parle pour les enfants tués dans des fusillades, abattus à côté de leurs parents, arrachés au ventre de leur mère.
Je parle pour les personnes réduites en esclavage, obligées de travailler dans les ranchs des narcos, obligées de se battre. Je parle pour la masse de tous les autres, broyés par un système économique qui s’intéresse plus aux profits qu’aux individus.
Je parle pour ceux qui ont tenté de dire la vérité, qui ont tenté de raconter l’histoire, de vous montrer ce que vous faites et ce que vous avez fait. Mais vous les avez réduits au silence, vous les avez aveuglés pour qu’ils ne puissent pas vous le dire, ni vous le montrer.
Je parle pour eux, mais je m’adresse à vous : les riches, les puissants, les politiciens, les comandantes, les généraux. Je m’adresse à Los Pinos et à la Chambre des députés, je m’adresse à la Maison-Blanche et au Congrès, je m’adresse à l’AFI et à la DEA, je m’adresse aux banquiers, aux propriétaires de ranchs et aux magnats du pétrole, aux capitalistes et aux barons de la drogue, et je vous dis :
Vous êtes tous pareils.
Vous êtes tous le cartel.
Et vous êtes coupables.

Ma note : (4,3 / 5) cartel-amb

 

 

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