Total Khéops – Jean-Claude Izzo

Par Michel Dufour

Date de publication originale : 1995 (Gallimard)
Genres :
Enquête, Géographique
Personnage principal : Fabio Montale, flic à Marseille

C’est le premier roman de la trilogie qui tourne autour du flic Fabio Montale, italien d’origine mais marseillais de cœur, malgré les injustices contre les immigrés, les violences de la pègre, les policiers corrompus, les quartiers insalubres où il est chargé de maintenir un semblant d’ordre. C’est avec un certain amour qu’Izzo décrit une Marseille qui n’est pourtant plus ce qu’elle était à l’époque de Pagnol, et on comprend que Total Khéops ait reçu le prix du meilleur roman francophone en 1995. Jolie Marseille où les riches profitent du soleil et de la mer, mais dure Marseille où on ne se promène plus dans les quartiers arabes après 21h. Au milieu de tout ça, la mi-quarantaine, l’inspecteur de police Fabio Montale s’efforce de continuer à aimer sa ville malgré les épisodes violents qu’il ne peut éviter, alors qu’il ne rêve que de musique, de poésie, de partie de pêche, de rougets grillés, de Lagavulin ou d’un Rosé de Provence. Un gars bien simple, au fond, pas encore intoxiqué par la drogue ou l’alcool, comme les détectives américains de la série noire à qui il ressemble par plusieurs aspects, mais passablement désabusé.

Il y a une vingtaine d’années, Fabio, fils d’immigrés italiens, Ugo et Manu, ses amis, cherchaient à se sortir de leur condition humaine malheureuse; ça avait commencé par des vols; puis, il y avait eu mort d’homme. Ils se sont évanouis dans la nature. Fabio, engagé dans la Coloniale, se retrouve à Djibouti, où il voit Ugo pour la dernière fois. Vingt ans après, il est commissaire à Marseille, responsable des quartiers nord, les plus violents. Il apprend que Manu, impliqué dans des magouilles pégreuses, s’est fait tuer. Ugo revient au pays pour le venger. Il se fera descendre à son tour, volontairement, après avoir fait justice. Fabio n’accepte aucune de ces morts, se sent nostalgique et coupable. Difficile de laisser impunie la mort d’Ugo. Il enquête et s’efforce de comprendre ce qui s’est produit. D’autres cadavres, dont celui d’une femme mal aimée, comme c’est souvent le cas avec lui, le feront quelque peu dévier. Verra-t-il la lumière au bout du tunnel ? Pas sûr.

Je pourrais essayer de serrer de plus près l’enquête de Fabio, mais ça risquerait de fausser le sens même de cette histoire. C’est l’histoire d’un homme, devenu policier, et d’une ville bien aimée, devenue dure à vivre. La plupart du temps, on voit ce qui se passe à travers les yeux et les sentiments de Fabio. On dirait presqu’une autobiographie, celle d’un homme qui cherche à conserver quelques repères qui rendent la vie agréable malgré tout : les petits plats d’Honorine, le café où on joue les chansons de Ferré, son bateau de pêche, le soleil et la mer, toujours recommencée, un baiser de Lole. Alors, malgré tout, « Le monde se remettait en ordre. Nos vies. Tout ce que nous avions perdu, raté, oublié, trouvait enfin un sens. D’un seul baiser ».

Les souvenirs, les rêves et le temps présent se télescopent sans avertir. Le lecteur peut être déséquilibré. Pourtant, c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle. Toute perception est teintée de quelque souvenir, et le présent prend sens selon nos projets. Nous finissons ainsi par être embarqués dans la vie de Fabio, dont on partage les malheurs et quelque bonheur fugace mais réel. Et, pendant un temps, nous vivons à l’heure de Marseille. Même si le regard de Fabio est sans complaisance, ce roman d’Izzo est un beau cadeau pour les gens de Marseille, parce qu’il est emballé avec beaucoup d’amour.

Extrait :
L’envie de pisser me réveilla vers midi. Le répondeur affichait six messages. Je n’en avais rien à foutre, vraiment. Je replongeai aussitôt dans le noir le plus épais, comme celui d’une enclume que j’aurais percutée. Le soleil se couchait quand je refis surface. Onze messages, qui pouvaient tous bien attendre encore (…)
Je ne pourrais pas rester longtemps ainsi. Derrière la porte, la terre continuait de tourner. Il y avait quelques salauds de moins sur la planète. C’était un autre jour, mais rien n’avait changé. Dehors, ça sentirait toujours le pourri. Je n’y pourrais rien. Ni personne. Ça s’appelait la vie, ce cocktail de haine et d’amour, de force et de faiblesse, de violence et de passivité. Et j’y étais attendu (…)
J’avais tout mon temps. Besoin de silence. Pas envie de bouger, encore moins de parler. J’avais un farci, deux tomates et trois courgettes. Au moins six bouteilles de vin, dont deux Cassis blancs. Une cartouche de cigarettes à peine entamée. Suffisamment de Lagavulin. Je pouvais faire face. Encore une nuit. Et un jour. Et une nuit encore peut-être.

AIM – Total Khéops Sentenza

Marseille – Quartiers nord

Niveau de satisfaction :
(4,3 / 5)

 

 

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