Vertige – Franck Thilliez

Par Jacques Henry

Date de publication originale : 2011 (Fleuve noir)
Genre : Suspense
Personnages principaux : Jonathan Touvier, alpiniste
Interview de l’auteur sur ce roman :
sur Livresque du noir

Mes précédents contacts avec Thilliez m’avaient inspiré des sentiments mitigés (voir ci-dessus). Mais la quatrième de couverture était tellement accrocheuse que j’ai décidé de rempiler. Et je ne le regrette pas.

Si vous avez visité les liens précédents, vous connaissez le contexte: dans un huis-clos implacable et victimes d’un piège infernal, trois hommes captifs au fond d’une grotte, virtuellement enchaînés les uns aux autres sont visiblement destinés à mourir de froid ou de faim, à moins qu’ils ne s’entretuent avant. Les trois mecs ne se connaissent pas et n’ont pas la moindre idée de pourquoi ni comment ils ont abouti là. Le décor est planté et le ressort tragique est remonté. La question est: Thilliez va-t-il tenir la distance? Et, ma foi, oui, c’est joliment réussi. Un suspense angoissant, classique et parfaitement maîtrisé qui ne vous lâchera pas jusqu’à la fin.

Sur cette trame minimaliste, avec ce seul décor et ces trois seuls personnages, Thilliez profite du moindre détail pour faire monter la tension d’un cran à chaque fois. Sur le plan de la survie physique (et la documentation sur la spéléologie et l’alpinisme est brillamment mise à profit, sans excès didactique); mais surtout sur le plan de l’interaction sociale que les trois gars vont devoir tisser entre eux: alliances, trahisons, mensonges, solidarités, barbarie et compassion. La dynamique sociale oscille sans cesse. On est dans une version extrême du dilemme du prisonnier, le classique de la psychologie sociale ou dans une version du célèbre film La chaîne, qui aurait été revue et corrigée par Michel Siffre. Et chacun des trois hommes devra se mettre à nu devant les deux autres et remonter dans son passé pour que, ensemble, ils finissent par trouver le lien qui les relie et explique (peut-être) leur situation commune actuelle.

Thilliez écrit cette fois beaucoup plus sobrement, dans un style épuré qui va de pair avec ses choix minimalistes. Pas de détails inutiles (tous les détails sont importants). Il y a aussi quelques scènes très dures (coeurs sensibles, passez vite!) mais elles sont écrites sans complaisance morbide et elles sont absolument nécessaires à l’intrigue. Les personnages sont fouillés et se révèlent au fur et à mesure de leur interaction dans leurs côtés sombres et dans leurs fibres d’humanité. Le substrat littéraire et philosophique (la caverne de Platon, l’histoire de David et Urie, le huis clos sartrien) est omniprésent, mais, brillamment, implicite. Thilliez renonce à la tentation du pédantisme et même du didactisme.

Alors, oui, un Coup de coeur. Mais pourquoi pas un 5? À cause de la finale. J’ai d’abord craint une entourloupette du style Rien de tout cela n’était vrai (à la Grangé ou à la Serfaty, dont Thilliez est proche par l’inspiration générale de son oeuvre), mais heureusement, Thilliez renonce à l’explication psychiatrique (même s’il jongle avec elle pendant plusieurs pages) et la finale rationnelle prévaut. Mais au prix d’avaler une couleuvre (d’envergure moyenne, quand même!) et de laisser quelques fils secondaires en l’air. Rien, toutefois, pour ruiner le plaisir de lecture véritable que procure ce roman coup de poing. À lire sans hésitation. Il y a là de quoi me réconcilier avec Thilliez.

Ma note : (4,5 / 5)

Coup de cœur

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5 réponses à Vertige – Franck Thilliez

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  2. Roudil dit :

    Bonjour
    Ce message s’adresse au chroniquer du dernier thilliez « vertige ». Après avoir lu votre chronique, j’étais un petit peu interrogatif, en effet selon moi la fin n’est pas rationnelle comme vous le dites, le personnage est véritablement fou, il me semble qu’il a justement inventé toute cette histoire (enfin lui ou son esprit !!). Je m’explique, à la fin du roman, lorsqu’il décrit la photo, la description ne correspond pas à la première version de la photo décrite par le personnage lorsqu’ils sont dans une soi-disant grotte. A la fin du roman, le personnage dit que farid dirige sa main vers l’objectif, dans la première version racontée par le personnage c’est lui qui pointe sa main vers l’appareil et non Farid d’où l’importance de la première phrase du dernier chapitre où thilliez nous dit que la solution n’est pas celle que l’on croit, en effet, d’après moi, si on ne se souvient pas de la première description de la photo (et ça doit être le cas de beaucoup de monde) on pense que le personnage n’est pas fou, l’auteur dit bien que la solution, il n’y en a qu’une, et que ce n’est pas celle que l’on croit !!). Du coup ça m’interroge !! Ai je bien compris le roman ? Suis je dans le vrai ou ai je loupé qq chose qui expliquerait mon avis erroné de l’histoire ? Merci de me répondre et de me donner votre explication de l’histoire !! Cordialement.

    • Jacques Henry dit :

      Je n'ai plus le livre en mains et ma lecture remonte déjà à un certain temps. Je vous réponds donc de mémoire, sous toutes réserves.

      Thilliez passe tout son dernier chapitre à marcher sur la clôture entre l'explication psychiatrique (le personnage principal a tout inventé) et l'explication rationnelle (le complot de vengeance). Il aurait pu laisser une fin ouverte, ce qui aurait été une option peut-être frustrante pour le lecteur, mais littérairement défendable. Mais j'ai compris que l'indice photographique, dans les derniers paragraphes, fait finalement basculer l'intrigue vers l'explication rationnelle (les faits se sont bien passés comme ils ont été racontés). C'est du moins ce que j'ai compris, et ma critique a été faite en ce sens.

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  4. NicoC dit :

    Bonjour, je viens de lire (ou plutôt dévorer) ce livre en 2 jours, et j’ai une autre explication:
    en fait nous lisons, durant la plus grande part du récit, le roman « Darkness » écrit par Jonathan Touvier (ça a fait tilt quand les premières lignes, en exergue, du livre reviennent dans le corps du texte) pendant son séjour à l’hôpital psychiatrique à partir de ses souvenirs; ce qui induit que l’histoire s’est globalement déroulée « réellement » comme cela, mais que certains détails peuvent différer entre la réalité et les souvenirs de Jonathan (d’où la différence entre les deux descriptions de la photo!).

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